Critique et analyse cinématographique

« Éperdument » de Pierre Godeau : Prison d’amour

Fils du producteur et réalisateur Philippe Godeau, Pierre Godeau avait réalisé un film passé inaperçu en 2013 (Juliette). Si cette expérience ne s’était pas vraiment montré convaincante – le film véhiculait les pires clichés sur la jeunesse insouciante et fêtarde –, voici pourtant le jeune Godeau à la tête d’un projet d’envergure : l’adaptation d’un fait divers relativement récent, porté par deux vedettes césarisées, pour lesquels le film est clairement un véhicule.

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En 2011, la presse se faisait l’écho d’une affaire plus ou moins sordide : un directeur de prison était accusé d’avoir accordé toute une série d’avantages à une détenue en échange de faveurs sexuelles. Un an plus tard, le directeur en question rendait publique sa version des faits en commettant un livre (Défense d’aimer de Florent Gonçalvès). Le film reprend donc ce récit à son compte pour en faire une histoire d’amour « moderne », plus centrée sur les rapports ambigus entre les deux individus concernés que sur l’environnement carcéral et les implications morales et éthiques de l’affaire.

C’est la principale tare d’Éperdument, cette volonté de gommer toute dimension institutionnelle, voire politique, pour se concentrer sur une histoire d’amour finalement rendue banale, et tendant même par moments vers la bluette – notamment dans un plan final se voulant touchant, mais tout simplement consternant. On sent poindre le désir de réalisme dans ce film filmé en partie dans une vraie prison, à la Santé. Mais jamais cette volonté ne trouve son incarnation à l’écran, tout étant trop scénarisé, trop joué. Pierre Godeau se permet même un parallélisme plus qu’hasardeux entre la claustration des femmes en prison et celle de starlettes de téléréalité, sur-maquillées et oisives. C’est à la vision de cette scène qu’il apparaît clairement que le film n’a rien d’intéressant à dire sur son sujet, que ce soit par le biais du scénario ou de la mise en scène.

Ce qui préoccupe le plus le réalisateur est vraisemblablement de filmer ses deux stars sous toutes les coutures, en particulier Adèle Exarchopoulos. Pierre Godeau a probablement vu et apprécié la prestation de cette dernière dans La Vie d’Adèle et s’est dit qu’il n’y avait pas meilleure idée que de lui faire refaire exactement la même chose. L’actrice a indéniablement une présence et un charisme, mais le rôle que lui avait donné Abdellatif Kechiche est certainement trop fort pour y survivre. Condamnée à rejouer les mêmes mimiques et à tourner des scènes prétendument sulfureuses, il y a peu de chance que sa carrière résiste longtemps, à moins d’un changement de cap radical. Quant à Guillaume Gallienne, on peut trouver intéressant de le distribuer dans un tel contre-emploi, en faisant appel à la séduction et à l’animalité. Il donne d’ailleurs au personnage une dimension fragile, qui le caractérise en tant que pigeon idéal. Mais son omniprésence à l’écran – le film est finalement plus centré sur lui que sur le personnage féminin – et sa propension à implorer la pitié et la connivence du spectateur le range une fois encore du côté des acteurs cabotins, évidemment très enclins à décrocher des récompenses.

Il y a dans Éperdument cette tendance au culte des acteurs que l’on a pu retrouver dans le cinéma populaire français des années 70, dans les films à sujets édifiants d’André Cayatte comme Mourir d’aimer (avec Annie Girardot) ou encore Les Risques du métier (avec Jacques Brel). C’est une vision du cinéma qui résume le rôle du cinéaste à celui d’un directeur d’acteurs – ou plus encore, à un « filmeur » d’acteurs –, ce qui donne souvent lieu à des prestations en roue libre et ne laisse aucun espace à la mise en scène ou à un point de vue. Concernant ce type de réalisations, c’est au spectateur de savoir s’il veut voir « des acteurs » ou « un film ».

Thibaut Grégoire

 

Retrouvez cette critique sur Le Suricate Magazine

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