Critique et analyse cinématographique

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Top 10 de 2018

Comme d’habitude et en se soumettant à la règle, il a bien fallu choisir 10 films parmi ceux qui ont compté cette année. Des expériences de spectateur qui ont souvent été fulgurantes, intenses, mais qui ont aussi parfois été plus longues à s’imposer. Une liste comme à l’accoutumée subjective mais sincère.

 

1/ Mektoub My Love d’Abdellatif Kechiche

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2/ The House that Jack Built de Lars Von Trier

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3/ Coincoin et les z’inhumains de Bruno Dumont

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4/ La Caméra de Claire de Hong Sang-soo

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5/ Seule sur la plage la nuit de Hong Sang-soo

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6/ Climax de Gaspar Noé

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7/ Under the Silver Lake de David Robert Mitchell

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8/ Les Bonnes manières de Marco Dutra et Juliana Rojas

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9/ Les Garçons sauvages de Bertrand Mandico

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10/ Burning de Lee Chang-dong

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Flop 15 de 2018

Il ne s’agit peut-être pas au sens strict des quinze plus mauvais films de 2018, mais bien de ceux qui ont provoqué chez moi le plus de détestation. Petit condensé de tout ce que je ne veux plus voir au cinéma…

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1/ Capharnaüm de Nadine Labaki

2/ Les Chatouilles d’Andréa Bescond et Éric Métayer

3/ Jusqu’à la garde de Xavier Legrand

4/ Budapest de Xavier Gens

5/ Taxi 5 de Franck Gastambide

6/ Girl de Lukas Dhont

7/ Fleuve noir d’Éric Zonca

8/ Three Billboards Outside Ebbing, Missouri de Martin McDonagh

9/ Beautiful Boy de Felix Van Groeningen

10/ Lola et ses frères de Jean-Paul Rouve

11/ Le 15h17 pour Paris de Clint Eastwood

12/ Le Grand bain de Gilles Lellouche

13/ Cold War de Pawel Pawlikowski

14/ Pour vivre heureux de Dimitri Linder et Salima Sarah Glamine

15/ Heureux comme Lazzaro d’Alice Rohrwacher

« Le Grand bain » de Gilles Lellouche : Apogée de la comédie paternaliste de droite

Tout comme Le Sens de la fête de Toledano et Nakache, qui avait conquis les foules avec son emballage de « feel good movie », lequel cachait tout de même un odieux film de droite faisant l’éloge d’un patron exploiteur devant se débattre avec une ribambelle d’employés « incompétents », Le Grand bain semble lui aussi s’imposer comme un représentant notoire de cette nouvelle comédie de droite décomplexée.

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Avec son casting « multi-bankable », son humanisme feint et son humour dépressif dans l’air du temps, Gilles Lellouche a eu le nez creux : une très grande majorité du public et des critiques est tombée dans ses filets et ont donc choisi de voir dans ce film choral roublard et cynique une fable humaniste irrésistible.

S’il faut une nouvelle fois endosser le rôle du père fouettard, du coupeur de cheveux en quatre ou autre rabat-joie de service, qu’il en soit ainsi. Qu’est-ce qui pourrait bien clocher dans ce tableau parfait, cette histoire « tellement originale » de fraternité masculine entre losers magnifique sculptés au « moule-bite » et exorcisant leurs déboires respectifs dans un essor de camaraderie trempé dans la natation synchronisée, MacGuffin bien pratique pour faire revenir la virilité perdue de manière détournée, vaguement pervertie ?

Eh bien, disons que lorsque l’on pense que chacun des très nombreux personnages charriés par l’enfilade de sketchs déguisée a son moment de gloire, son histoire individuelle, et que l’on se rend compte au final que, parmi les seuls trois qui n’ont scénaristiquement pas de vie hors du bassin, se trouvent malencontreusement deux personnages issus de minorités (un indien ne parlant pas français et une jeune femme en fauteuil roulant), le bât commence à blesser légèrement.

Le film exclu presque sans s’en rendre compte ses personnages les plus fragiles, ceux qui auraient mérité plus d’attention, plus de doigté et de subtilité dans leur écriture, pour leur en préférer d’autres, tartes à la crème de la comédie phallocrate et franchouillarde. L’extrême majorité des personnages développés sont donc des mâles blancs dans la quarantaine bien fournie, dont les échecs successifs ont fait significativement chuter la virilité auprès de leurs familles et de leurs proches.

Le Grand bain s’applique donc à décrire par le menu quelques-unes de ces « vies de losers » pour que se crée un mélange d’apitoiement et de sympathie chez le spectateur, lequel ne voudra forcément ensuite qu’une chose, voire cette fameuse virilité regagnée par les protagonistes, de quelque manière que ce soit. La manière choisie est donc en l’occurrence cette fameuse natation synchronisée, laquelle permet par ailleurs de faire rire à grands coups de tenues et de gestuelles ridicules.

Le final, improbable s’il en est, donne donc l’occasion à la bande de « pieds nickelés » en maillots de regagner des galons auprès de leurs épouses, compagnes, filles ou fils respectifs, en leur faisant gagner ni plus ni moins que le championnat de natation synchronisée au nez et à la barbe de nombreuses équipes de jeunes éphèbes bodybuildés et galbés. Cette résolution à la fois téléphonée et complètement irrationnelle en rajoute d’ailleurs une couche dans la célébration de cette virilité reconquise, à grand renforts de travellings, de musique et de gros plans sur visages ébahis en rafales. La morale paternaliste de la comédie de droite aura ainsi été sauvée de la noyade dans la douleur et la fiction sportive une fois de plus permis aux pères de retrouver leur place de chef de famille.

Thibaut Grégoire

À partir de « Venom » : Du plaisir non-coupable de ne pas avoir « bon goût »

Il arrive parfois que toutes sortes de circonstances vous retiennent d’aller voir un film que vous avez pourtant, manifestement ou secrètement, envie de voir. Il peut s’agir de bouches à oreilles désobligeants, de complot critique pour vous empêcher d’y apporter du crédit, où bien d’un simple manque de temps. Tout ça pour dire que je n’avais pas encore eu l’occasion de voir Venom et que les mauvais échos sur le film m’avaient encouragé à d’abord rattraper d’autres films avant celui-ci. Quelle ne fut donc pas ma surprise de trouver le film plutôt très sympathique, d’y prendre un plaisir enfantin à la fois régressif et sincère.

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Conçu comme un dessin animé « live » faisant intervenir tout ce qui est susceptible de plaire à un gamin des années 90 (héros mal rasé, méchant très méchant, transformations à gogo, vannes bon-enfant mais décomplexées, quête de justice,…), Venom enchaîne avec bonheur et sans se poser de questions les morceaux de bravoure au premier degré, les courses poursuites délirantes et les effets spéciaux cartoonesques, le tout avec une belle énergie communicative, sans réel temps mort, et dans les temps réglementaires (si on l’ampute de son interminable générique final, le film ne dure qu’une heure et demi).

Quel était donc ce consensus critico-cinéphile pour descendre en flèche un film qui ne le mérite pourtant pas (surtout quand on voit que les daubes officielles du « Marvel Cinematic Universe » sont encensées ou, au pire, traitées avec l’indulgence la plus incompréhensible) ? Venom ne rentre apparemment dans aucune case de légitimation pop-culturelle selon les normes et les canons actuels, tout simplement. C’est ce qui justifie le fait que les détenteurs auto-proclamés du bon-goût, les hauts dignitaires de la censure « geek » institutionnalisée, et autres petits dictateurs intellectuels de tous poils, se soient ligués contre lui, bouc-émissaire providentiel.

Le film ne serait pas assez fidèle au personnage des comics, trahirait en quelque sorte celui-ci…. Mais qu’est-ce que ça peut bien faire ? Je me fous complètement qu’une adaptation soit fidèle ou non au matériau auquel elle emprunte. Que celui qui pense qu’un film doive se référer au livre qu’il adapte comme à un dogme religieux me jette la première pierre et aille ensuite se faire voir. C’est d’autant plus vrai en ce qui concerne les comics, la culture « geek » et toute cette dictature de la vraisemblance et de la cohérence qui commence sérieusement à courir sur le haricot.

Bref, Venom est un plaisir – subjectif, certes – au premier degré, et certainement pas coupable, comme il est maintenant coutume de le dire lorsque l’on a le malheur d’apprécier un film qui n’a pas l’aval de l’intelligentsia ou de la « boboïtude » ayant pignon sur rue. On ne commet pas un délit ou une entorse morale en aimant un film. Pourquoi devrait-on s’en sentir coupable ? Coupable de quoi ? Coupable envers qui ?

Thibaut Grégoire

FILM FEST GENT 2018 – « Werk ohne Autor » de Florian Henkel von Donnersmarck

Apparemment, le nouveau film de Florian Henkel Von Donnersmarck (La Vie des autres, The Tourist) a fait forte impression à la dernière Mostra de Venise, où il a remporté l’adhésion du public et où une partie de la critique lui prédisait une place de choix au palmarès – qu’il n’a heureusement pas collectée. Concernant un film de trois heures, affreusement classique et filmé comme un épisode de Plus belle la vie, il y a de quoi se poser des questions….

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Déjà, quand un film de cette longueur arrive, dans sa première demi-heure, à faire figurer une scène d’une rare abjection, dont on pensait le sort réglé à tout jamais – à savoir une scène de chambre à gaz montrée sans aucune distance, en pleine lumière, et avec moult gros plans sur les visages des victimes – on peut dire que ça part très mal. Le film est donc enterré une première fois mais puisque des mauvaises raisons nous poussent à rester dans la salle, nous en avons encore pour deux heures et demi à pleurer sur ses restes.

Et là, un étrange phénomène se produit, proche du syndrome de Stockholm. Malgré le geste inadmissible qu’a commis le film, on se prend à le suivre malgré tout, à finir par le trouver moins pire, à attendre le dénouement… tout en gardant à l’esprit que l’on est en train de voir une daube néo-classique de la pire espèce.

Il faut dire que, alors qu’il ne se pose aucune question sur sa manière de représenter le nazisme et l’holocauste, le film se pique de s’en poser sur l’art en général. On croit rêver ! Et la position qu’il véhicule sur l’art contemporain est particulièrement gratinée. Faisant d’abord mine de le défendre, en opposition à la censure de tous bords – d’abord du nazisme, puis du communisme – le film s’achemine ensuite vers une satire moqueuse de celui-ci, avant de tout bonnement le nier, puisqu’il revient à l’éloge d’un certain vérisme, à travers les œuvres que finit par peindre le héros, des copies conformes de photos, donc du photoréalisme.

Et le discours alambiqué sur l’œuvre d’art que fait la dernière partie du film colle finalement très bien au projet. Non seulement, il fait l’éloge du classicisme et du naturalisme, mais il dit carrément qu’en art, rien ne vaut l’impersonnalité, d’où le titre : Werk ohne Autor (une œuvre sans auteur). Cela nous permettra de dire de manière assez roublarde que le film porte bien son titre, mais c’est surtout particulièrement édifiant quant à la manière dont ce type de production, ce type de réalisateur, conçoivent le cinéma, comme quelque chose devant être dévitalisé, objectivisé, dénué de personnalité. En fait, Florian Henkel von Donnersmarck est lui-même son pire détracteur. Il met au sein même de son film le discours qui permet de le ramener à ce qu’il est réellement : une non-œuvre, un grand « rien » artistique.

Thibaut Grégoire

 

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FILM FEST GENT 2018 – « Shoplifters » de Hirokazu Kore-eda

Palme d’or lors du dernier Festival de Cannes, Shoplifters était probablement l’occasion idéale pour un jury de récompenser une œuvre globale, cohérente, plus qu’un film en particulier – même si l’on peut légitimement se poser la question de savoir si la majorité des membres de ce jury-là avait déjà vu un film de Kore-eda.

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Comme souvent chez le cinéaste, Shoplifters parle de la famille sous un angle anti-déterminisme, en explorant des liens qui sont beaucoup plus du ressort de l’humain que du sang, de la lignée. C’est peut-être encore plus le cas dans ce film-ci que dans les précédents, puisqu’il va jusqu’à une certaine forme de subversion du cadre familial, finissant par donner en modèle un exemple de famille hétéroclite et marginale.

Le titre français, Une affaire de famille, joue d’ailleurs beaucoup plus que le titre anglais sur cette donnée-là, sur le statut flou et ambigu de la famille présentée dans le film. Car ce n’est qu’au fur et à mesure que l’on apprend à connaître cette famille qui n’en est – aux yeux de la société, tout du moins – pas vraiment une. Si l’on comprend assez vite que cette famille est effectivement à la marge, puisqu’elle vit principalement de petits larcins en tous genres – d’où, donc, ce fameux titre anglais –, son histoire ne fait qu’affleurer, dans la première partie, au détour de quelques dialogues et situations, qui dévoilent progressivement un passé éclaté.

Mais le projet du film est précisément de construire ou de reconstruire cette famille, la présenter comme telle, indiscutablement. Ce que l’on apprend petit à petit de la constitution progressive de la famille – les membres s’y sont greffés un à un, les enfants, ont été recueillis, etc . – ne fait que la consolider véritablement en tant que tel, au sens empirique et sentimental du terme. Et ce n’est qu’au moment de l’intrusion de la police, de l’autorité, représentant celle du regard de la société, que cette image familiale vole en éclat, sous le poids des conventions, des garde-fous moraux.

Shoplifters oppose alors ces deux visions, celle de la famille et celle de l’autorité morale, pour finalement prendre entièrement parti pour la première, et se lancer dès lors dans un processus de reconstruction partielle de cette famille éclatée, en recollant comme il peut les morceaux qui restent. Alors qu’il est traditionnellement assimilé à un symbole de l’autorité, le concept de la famille tel que le construit et le reconstruit Kore-eda est justement envisagée comme le contrepoint de cette autorité, et s’épanouit dans la marge.

Thibaut Grégoire

 

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FILM FEST GENT 2018 – « Leto » de Kirill Serebrennikov

Lors du dernier Festival de Cannes, Leto avait fait parler de lui, plus par le contexte de sa présentation – son réalisateur, Kirill Serebrennikov était assigné à domicile à Moscou et ne pouvait donc se rendre sur la Croisette – que par le film lui-même, pourtant très défendu par la critique mais parti finalement sans prix. Pour notre part, tandis que le premier long métrage de Serebrennikov (Le Disciple, 2016) nous avait laissé perplexe, ce sont des sentiments mitigés que nous avons éprouvés devant Leto, cela étant dû aux promesses extraordinaires que le film fait lors de sa première demi-heure, pour ensuite se diriger vers d’autres voies plus traditionnelles.

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S’intéressant à l’émergence d’une scène rock dans l’URSS des années 80, Leto s’ouvre donc sur la promesse d’un film choral flamboyant et vertigineux, avec une première demi-heure foisonnante, visuellement et thématiquement, le tout dans une vivacité de groupe réellement stimulante. C’est ce que l’on attend donc et, même si le film explore encore cette piste par moment, il se recentre principalement sur quelque chose de plus attendu, à savoir un triangle amoureux entre trois des protagonistes antérieurement présentés. Ce n’est pas tant que le tournant que prend le film soit moins réussi ou même moins intéressant que son début, le ressenti qu’il nous laisse tenant plutôt d’une déceptivité intrinsèque au film. Reste à savoir si ce pacte rompu entre le spectateur et le film joue contre celui-ci ou si cela en fait justement l’identité, cette rupture étant dès lors utilisée comme un moteur pour dynamiter ce qui semblait rouler sur des rails. Il nous semble tout de même que ce film qui aurait pu être grand, n’est finalement qu’intéressant.

Thibaut Grégoire

 

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