Critique et analyse cinématographique

« Un jour avec, un jour sans » : Le cinéma vivant de Hong Sangsoo

Pour quiconque est familier avec le cinéma de Hong Sangsoo, le plaisir de découvrir l’un de ses films se situe dans la continuité des œuvres précédentes, dans le rapport intime avec chacune d’elles et dans le dialogue entre elles. Il est difficile de distinguer les films du cinéaste les uns des autres, de les hiérarchiser, tant cela relève de la subjectivité et de la relation que chacun peut avoir avec un film. En cela, Un jour avec, un jour sans n’est pas meilleur ou plus abouti que n’importe quel autre film de Hong Sang-soo, il est simplement celui qui nous arrive maintenant et avec lequel se tisse une relation au présent.

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Comme souvent chez le cinéaste, le personnage principal est un réalisateur de cinéma. Cheonsoo est arrivé avec un jour d’avance dans la ville de Suwon, où il doit participer à un débat sur ses films. Visitant un temple, il y rencontre Heejeong, une jeune artiste peintre avec laquelle il noue maladroitement conversation. S’ensuit toute une stratégie de séduction : Cheonsoo emmène Heejeong au café, puis la suit dans son atelier ou il la complimente sur son art, dîne avec elle en forçant sur l’alcool de riz et la suit chez des amis à elle où la soirée se termine lamentablement, Cheonsoo n’ayant pas été honnête avec Heejeong. Puis après un débat raté le lendemain, Cheonsoo s’en va et… tout recommence.

Le film est effectivement programmatique ; il est divisé en deux parties et se répète littéralement puisque le même récit y est proposé deux fois de suite, avec de petites variations. Ce sont d’abord des détails, des répliques qui diffèrent, des angles de vue qui changent. Puis l’on perçoit peu à peu le projet de Hong Sangsoo, celui de proposer une alternative à la tentative de séduction ratée de Cheonsoo. Dans cette relecture, il est d’emblée sincère avec la jeune femme. Dans l’atelier de celle-ci, il émet des critiques sur sa technique de peinture, ce qui, passé les premières vexations, pousse Heejeong à se confier plus amplement à lui. Dans la scène de dîner arrosée au soju, il lui avoue son amour tout en lui précisant qu’il est déjà mari et père. Et de fil en aiguille, le récit s’achemine doucement vers une autre issue.

Le cinéma de Hong Sangsoo est toujours parcouru des mêmes thèmes, des mêmes récits, des mêmes personnages. Il est toujours traversé des mêmes longues séquences dialoguées, animées et rythmées par la consommation d’alcool et de cigarettes. Et il répond souvent à des constructions en diptyque ou en miroir. Mais pour la première fois, le cinéaste invite le spectateur – et s’invite lui-même – à regarder la globalité de son œuvre par le prisme d’un film, à s’interroger sur les vertus de ce cinéma en continuelle répétition/évolution. Car l’une est assurément indissociable de l’autre. À ceux qui reprocheraient à Hong Sangsoo de faire constamment le même film – ce qui est le cas, mais où est le mal ? – il répond de la plus belle façon en exposant son système, cette manière de faire du même en appliquant la technique des vases communicants et de faire évoluer son style d’un film à l’autre

Si la transparence des personnages dans la seconde partie du film n’est pas sans effets déplaisants sur ceux-ci, elle leur permet néanmoins d’être parfaitement égalitaires et sereins dans leur relation éphémère. Hong Sangsoo leur donne la chance de s’améliorer, ou pour tout le moins de réussir là où ils ont précédemment raté, sans qu’ils n’en aient la moindre conscience. Il affirme par là aussi sa foi totale dans le cinéma, qui permettrait de recréer la vie, de la répéter, en ne la modifiant qu’imperceptiblement mais assez pour donner à cette « recréation » une existence propre. Chez Hong Sangsoo, le cinéma est une vie possible. C’est cette appréhension de la vie par le biais du cinéma qui fait d’Un jour avec, un jour sans non seulement un grand film de concept et d’affects, mais aussi une théorisation parfaite de son art par un cinéaste clairvoyant.

Thibaut Grégoire

 

Retrouvez cette critique sur Le Suricate Magazine

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