Critique et analyse cinématographique

« Ave, César ! » de Joel et Ethan Coen : Défilé de stars et enfilade de sketches

Trois ans après Inside Llewyn Davis, les frères Coen reviennent à une veine plus farcesque de leur cinéma, en livrant une sorte de film à sketches amélioré, qui explore avec un humour pas toujours très inspiré les méandres du système hollywoodien des années 50 et les intrications géopolitiques auxquelles il doit faire face, en pleine poussée de paranoïa anti-communiste.

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Le film et ses intrigues multiples gravitent autour d’un personnage de « fixer », réparateur des frasques des acteurs et des bourdes des différents employés du studio, qui a fort à faire en plein tournage d’un film inspiré de la passion du Christ. Tandis que les différentes autorités religieuses s’inquiètent des implications éthiques et esthétiques du film, l’acteur principal disparaît, enlevé par une organisation communiste qui entend bien rallier celui-ci à sa cause. Pendant ce temps, un jeune acteur connu pour ses prouesses de cowboy chantant peine à jouer la comédie dans un drame bourgeois, des sœurs jumelles journalistes intriguent pour découvrir les derniers scoops sur les vedettes du studio, un Gene Kelly du cru s’adonne à des activités suspectes….

Le personnage principal d’Ave, César ! est le fixer joué avec sobriété par Josh Brolin, mais c’est le studio en lui-même qui occupe le devant de la scène, tant les acteurs ressemblent ici à des pantins exposés dans un défilé, chacun constituant la prochaine surprise d’une enfilade de saynètes plus ou moins drôles. George Clooney cabotine à souhait dans le rôle d’un acteur ridicule et imbu de lui-même, revêtant tout le long du film la jupette d’un général romain. La vraie bonne surprise du film est le jeune Alden Ehrenreich (Tetro, Beautiful Creatures), irrésistible en cowboy au talent de comédien limité mais excellant dans le maniement du lasso. Voilà pour l’essentiel du casting fixe – les acteurs qui ont plus que deux scènes –, tandis que le reste des comédiens est cantonné à des « cameos », à des apparitions furtives conçues comme autant de scènes autoproclamées cultes.

Le défilé de stars tourne au système et l’on se prend même à penser à un spectacle de patronage, dans lequel les numéros furtifs de vieilles gloires sont conçus comme autant de points d’orgue qui tombent à plat (« Oh, tiens ! Mais c’est Scarlett Johansson avec une queue de sirène ! », « Channing Tatum imite vraiment très bien Gene Kelly ! », « Il a vieilli, quand même, Christophe Lambert… », « C’était Jonah Hill, là-bas, dans le noir ? »,…). On a bien compris que l’on était dans un pastiche, mais est-ce bien nécessaire de le faire tomber dans la revue boulevardière ?

À côté de ça, il faut aussi se farcir une scène supposée hilarante, dans laquelle des représentants des grandes religions opposent leurs visions sur la représentation de Dieu et sur le cinéma – séquence tout droit sortie d’un vieux Woody Allen –, tout cela pour s’arrêter sur un consensus mou et des saillies moyennement drôles que l’on jurerait avoir un jour entendu prononcées par Popeck. Malgré tout, le discours sur le caractère immuable de Hollywood, sa capacité à traverser les époques en dépit des conflits et des idéologies qui la traversent, de pouvoir dire tout et son contraire au sein d’un même film, d’une même scène, sans jamais vraiment se mouiller, témoigne de l’acuité et de la verve satirique toujours bien présente des Coen. Mais ceux-ci se sont vraisemblablement laissé dépasser par leur goût de l’humour foireux, du travail entre potes et de l’exercice de style scénaristique. On assiste donc, perplexe et légèrement dégouté, à une version ratée du foisonnant et vivant Inherent Vice de Paul Thomas Anderson, sorti il y a à peine un an. Ave, César ! est incontestablement l’un des films les plus mineurs des Coen – ou pour être plus direct, l’un de leurs plus mauvais.

Thibaut Grégoire

 

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