Critique et analyse cinématographique

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FIFF 2017 – Carnet de bord (3)

Le FIFF s’est donc clôturé le vendredi 6 octobre par un bien curieux palmarès. Retour sur les trois derniers jours de films, faits de belles découvertes et de déceptions programmées.

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Une part d’ombre de Samuel Tilman

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Une part d’ombre aurait pu se faire passer pour la saison 2 de La Trève que nous n’y aurions vu que du feu, tant les vieilles recettes et les gros sabots de la série belge à succès imprègnent ce thriller balourd aux allures de téléfilm RTBF. On retrouve d’ailleurs au casting quelques poulains de la maison Reyers comme l’insipide Yoann Blanc ou Saule en super pote. On ne sait pas trop ce qui est le plus atterrant dans ce film : la lourdeur absolue du scénario qui souligne en rouge chaque indice et chaque (fausse) piste ? Les clichés habituels où les moments de bonheur sont directement suivis de crises aiguës ? L’absence totale de mise en scène ? La surenchère de psychologie bas de gamme au profit de tout autre forme de rapport au monde ? La normalité comme seul point de repère acceptable ?

Note : 2/10

 

Tuktuq de Robin Aubert

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Cette pseudo quête identitaire pavée de bonnes intentions accouche d’un film rempli de contradictions. Un « homme ordinaire » est choisi par le gouvernement afin de tourner des images d’archives du Nunavik où une communauté locale va être déplacée. Les plans documentaires qu’il tourne sur place occupent une grande partie du film. Le geste est louable mais se montre très vite inconstant. De ces gens, nous ne sauront presque rien, si ce n’est qu’ils sont très forts pour abattre et dépecer des animaux (montrer ces scènes crues et interminables n’obéissent à aucune logique apparente). Très vite, et avec une incroyable naïveté, l’homme ordinaire se rend compte que l’action du vilain gouvernement n’est pas gentille du tout. Les plans documentaires sont effet entrecoupés de dialogues téléphoniques entre notre homme et un sous-ministre québécois. Si l’idée est bonne, le réalisateur n’en fait rien et le procédé vire rapidement au grotesque. Le sommet de comique involontaire est atteint lorsque l’homme ordinaire lit une lettre « émouvante » de sa femme et s’entretient avec elle par téléphone. Il découvre alors qu’il a quand même une opinion sur le monde (en passant : effroyablement stéréotypée). On croit rêver devant autant de maladresses et de naïveté, mais ce genre de films existe, et ça s’appelle Tuktuq.

Note : 2/10

 

Volubilis de Faouzi Bensaïdi

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Faouzi Bensaïdi signe un film fort sur la lutte des classes et l’infatigable volonté de ceux qui ne veulent jamais lâcher prise. Le film repose sur un équilibre magique sans réelle fausse note, où chaque nouvelle scène brille par son inventivité et sa tonalité. Il est toujours difficile de mettre des mots sur ce type d’alchimie inexplicable, si ce n’est par la convergence des intuitions et des talents de ceux qui le portent. On peut certainement rapprocher Volubilis de Murnau et de la nouvelle vague italienne.

Note : 8/10

 

Chien de Samuel Benchetrit

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Le film n’est pas drôle, et c’est la principale erreur de Benchetrit d’avoir cru qu’il eût pu l’être. Cela l’a mené à en rater les deux tiers. C’est seulement lorsqu’il assume pleinement sa noirceur que le film gagne une singularité qu’il n’aurait jamais eue en restant dans l’ironie et dans le décalage. La violence réelle et physique du film lui donne son ampleur et le fait, paradoxalement, décoller du réel fadement transformé qu’il arborait dès ses premières images. Les dernières minutes du film, faisant suite à ce déferlement de violence, font accéder le film et le personnage à un degré supplémentaire d’émotion et – peut-être – de poésie.

Lire la critique complète

Note : 5/10

 

En attendant les hirondelles de Karim Moussaoui

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En divisant son film en trois parties, évoquant chacune la responsabilité et la culpabilité de ses personnages issus de classes sociales différentes mais ratachés par un inconscient lié à l’histoire de l’Algérie, Karim Moussaoui dépasse le film-choral et atteint à un certain instantané d’une âme collective.

Note : 7/10

 

Drôle de père d’Amélie Van Elmbt

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Le deuxième film d’Amélie Van Elmbt se réclame toujours de Jacques Doillon dont elle fut l’assistante, mais le fond est définitivement passé du côté du téléfilm sentimentaliste. Nous avons donc droit à une comédie dramatique de paternité, dans laquelle un père absent tente de renouer avec sa petite fille, laquelle ne sait bien sûr pas qui il est et commence imperceptiblement à s’attacher à lui. Des grosses ficelles et des bons sentiments sont donc les armes de cette bluette insipide, produite par les frères Dardenne et Martin Scorsese (!!!???), et récompensée au FIFF d’un incompréhensible double prix (de la critique et Cinévox). Les voies du petit monde merveilleux du cinéma belge sont impénétrables !

Note : 2,5/10

 

Sparring de Samuel Jouy

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Le Rocky de Samuel Jouy et de Mathieu Kassovitz arbore la construction classique d’un film de boxe, avec la déchéance du champion, puis le retour sur le devant de la scène pour un dernier combat, sauf qu’il ne s’intéresse pas du tout à un champion mais bien à un « petit », un boxeur de dernière catégorie, vieillissant et affaibli, qui reste dans l’ombre des champions du début à la fin. Si le film se laisse voir par sa structure familière et l’interprétation correcte de Kassovitz, il tombe néanmoins dans des travers assez handicapants, notamment la banalité d’un film social à tendance misérabiliste, ainsi qu’une scène particulièrement ignoble, dans laquelle le « héros » du film se fait humilier devant son enfant, et que le réalisateur fait durer avec un plaisir sadique non-dissimulé.

Note : 4/10

 

La Part sauvage de Guérin van de Vorst

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Après Noces, voici le nouveau film belge sur un sujet de société : en occurrence, le départ de jeunes musulmans pour la Syrie. Guérin van de Vorst a beau se cacher derrière l’autre sujet du film – le retour d’un père de prison et le lien qu’il tente de renouer avec son fils –, il ne peut dissimuler l’opportunisme honteux et l’absence totale de point de vue avec lesquels il s’empare d’un thème d’actualité uniquement pour marquer les esprits. C’est clair qu’il ne les aurait pas marqués autrement, avec cette version longue d’un court d’école, où les personnages ne sont que des fonctions scénaristiques et la fin une « chute » aussi abrupte que ridicule.

Note : 2/10

 

Diane à les épaules de Fabien Gorgeat

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Mix entre comédie de maternité et comédie romantique, le premier film de Fabien Gorgeat capitalise un maximum sur son duo d’acteurs « vedettes », Clotilde Hesme et Fabrizio Rongione. Ils sont tous les deux bons – comme souvent – mais se démènent avec un matériel qui s’empêtre dans des clichés de la comédie bourgeoise et de « genres »  (il s’agit de l’histoire d’une mère porteuse partagée entre son couple d’amis gays et son nouveau compagnon), tout en se revendiquant originale. Les petits décalages – uniquement scénaristiques, et encore – de ce film esthétiquement et idéologiquement conforme à la norme ne suffisent jamais à le sortir d’une banalité et d’un ennui tenaces.

Note : 3/10

 

Le FIFF se tient du 29 septembre au 6 novembre à Namur

Plus d’infos sur le site du FIFF

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FIFF 2017 – « Chien » de Samuel Benchetrit

En adaptant son propre roman Chien (Grasset, 2015), Samuel Benchetrit s’exposait au risque de traduire à l’écran une impression de voyeurisme et de monstration de l’humiliation et du martyr qui transparaissait déjà à l’écrit. Ce qui est acceptable en littérature ne passant pas toujours au cinéma, il y avait une forte appréhension pour le lecteur du livre à en découvrir l’adaptation.

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Il faut dire que le récit surréaliste de l’aventure de Jacques Blanchot, banni de chez lui pour des raisons absurdes et condamné à errer et à se faire humilier de toutes parts, jusqu’à se transformer progressivement en chien et à se faire maltraiter par son dresseur/propriétaire, fonctionnait plutôt bien à la lecture mais laissait déjà furieusement entrevoir le désir de martyrologie de son auteur et la possibilité de basculer dans le film d’humiliations avec une potentielle adaptation cinématographique.

L’adaptation existe donc désormais et les craintes que l’on pouvait avoir s’avèrent à moitié fondées. Effectivement, il y a un aspect film coup-de-poing dans Chien, une tentation d’aller vers le film d’humiliation « de festival » (le film vient d’ailleurs d’obtenir 3 prix au FIFF, l’air de rien). Ce travers transparaît dans quelques scènes domestiques d’une froideur de façade, dans lesquels Vanessa Paradis surjoue le sous-jeu, mais aussi et surtout dans une dernière partie en forme de calvaire physique pour le personnage principal – et pour l’acteur –, essouflé, lessivé, battu, dénudé, tazé, enfermé,….

Pourtant, ces scènes d’humiliation physique, qui pourraient être bêtement violentes et gratuites, apparaissent dans un contexte tellement irréel, surréel, qu’elles dépassent en quelque sorte cet aspect premièrement rebutant et la réaction de rejet, voire de dégoût, qu’elles pourraient susciter. Ce sont elles, véritablement, qui font basculer le film dans la fable cruelle – ce que les deux premiers tiers du film avaient échoué à faire, trop occupés à se vouloir drôles et décalés.

Le film n’est pas drôle, et c’est la principale erreur de Benchetrit d’avoir cru qu’il eut pu l’être. Cela l’a mené à en rater les deux tiers. C’est seulement lorsqu’il assume pleinement sa noirceur que le film gagne une singularité qu’il n’aurait jamais eue en restant dans l’ironie et dans le décalage. La violence réelle et physique du film lui donne son ampleur et le fait, paradoxalement, décoller du réel fadement transformé qu’il arborait dès ses premières images. Les dernières minutes du film, faisant suite à ce déferlement de violence, font accéder le film et le personnage à un degré supplémentaire d’émotion et – peut-être – de poésie.

Thibaut Grégoire

 

Le FIFF se tient du 29 septembre au 6 novembre à Namur

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FIFF 2017 – Carnet de bord (2)

Deux très bons films et quelques bonnes surprises ont émaillés les jours du milieu de ce FIFF : la méthode de Depardon, l’univers visuel de Cattet et Forzani, ainsi que la générosité de Sara Forestier, ont été au centre de l’attention.

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M de Sara Forestier

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Alors que, dans la première partie, le centre de l’attention est le personnage de Lila, incarné par Sara Forestier – celui de Mo, incarné par Redouanne Harjane, étant alors un adjuvant, une sorte de pygmalion bienveillant – la situation s’inverse dans la deuxième partie, et Mo devient imperceptiblement le sujet du film. Si la première est bègue et butte sur les mots de manière directe, le second est analphabète et n’a même pas accès aux bases pour les aborder. Si le parallèle entre ces deux empêchements, et leur mise en rapport à travers une histoire d’amour, conduit parfois – et particulièrement vers la fin du film – à des excès de signifiance et à une lourdeur empreinte de naïveté, il n’en établit pas moins le projet que dessine le film : saisir la complexité de l’accès aux mots et à la parole.

Lire la critique complète

Note : 5,5/10

 

Les Bienheureux de Sofia Djama

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Un casting réussi et la sincérité d’une dénonciation sociale ne suffisent pas à faire un film. Bien qu’il soit attachant, à l’image de son trio d’acteurs adolescents, et que l’oppression politique soit habilement montrée, Sofia Djama peine à dépasser le film à thèse que rien ne vient bousculer. Que la situation en Algérie soit compliquée est une chose à laquelle on peut évidemment se rattacher, mais Les Bienheureux aurait gagné à aller plus loin et à inventer son propre moyen d’expression. Ici, tout repose sur le scénario. La mise en scène se limite à une bonne direction d’acteurs. Si la volonté de Sofia Djama était de réaliser un brulot politique, c’est probablement réussi, mais l’esthète et le penseur resteront sur leur faim. Et on sait qu’aujourd’hui, pour faire passer un message à grande échelle, il veut mieux miser sur la mise en scène ou la réinvention du film de dénonciation en le rapprochant du cinéma de genre.

Note : 5/10

 

12 jours de Raymond Depardon

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Dans la continuité de la démarche qu’il a sur le long cours de filmer des institutions et les individus en prise avec celles-ci, Raymond Depardon pose sa caméra dans un local de l’hôpital psychiatrique du Vinatier près de Lyon, où des patients internés depuis moins de 12 jours vont défiler devant un juge chargé de décider, après examen de leur dossier et audition de leur point de vue, de la poursuite ou non de leur internement. Avec des plans fixes et des champs/contre-champs des deux côtés d’une table séparant d’une part le juge, de l’autre le patient souvent entouré d’une aide juridique et d’un membre du personnel soignant, Depardon arrive à établir un système d’équité dans l’expression – peut-être plus que dans la parole. (…) Jamais la parole des patients n’est discréditée – du moins pas par le film ou le cinéaste – et elle existe même peut-être plus que le langage procédurier qui leur est opposé. C’est en tout cas la confrontation de deux types de langages qui est mise en scène : un langage mesuré, paralysé par une forme d’uniformisation qui ne ramène à rien de concret, à rien de vivant – celui des juges –, et un langage qui se cherche, qui fluctue sans arrêt au contact de l’autre et qui existe de manière plurielle, hétérogène.

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Note : 8,5/10

 

Laissez bronzer les cadavres de Hélène Cattet et Bruno Forzani

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Le troisième film du duo Cattet et Forzani, si on peut encore lui reprocher son maniérisme et son trop-plein de références dans un pur souci d’esthétisme, est à ce point habité par ses idées qu’il dépasse toutes les tentatives de réduction. Il n’est pas seulement question ici d’un jeu de références, mais de la mise en place d’un univers à plusieurs niveaux de sens, traversé par des idées fulgurantes qui renvoient autant au discours méta-filmique qu’à la rêverie et à la réflexion sur la création artistique.

Note : 7/10

 

Het tweede gelaat de Jan Verheyen

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Troisième enquête des inspecteurs Vincke et Verstuyft, Het tweede gelaat s’apparente peut-être plus à un épisode de série, à un téléfilm à suspense plutôt mieux réalisé que la moyenne, qu’à un film de cinéma. Ce qu’on y trouve se fait effectivement de plus en plus rare dans les films de fictions conçus pour la projection en salles, c’est-à-dire ce plaisir de l’intrigue, de suivre une histoire menée par un suspense simple et systématique – en l’occurrence un « whodunit » classique à base de serial killer – en ayant la certitude que le contrat de résolution sera respecté à la fin. Comme un roman de gare – objet également désuet puisque remplacé par le best-seller – Het tweede gelaat fait partie de ces films qui n’ennuieront personne mais ne seront pas non plus aimé, du moins pas de manière trop visible. Il recèle pourtant une certaine honnêteté envers son spectateur et un vrai charme très évanescent.

Note : 5/10

 

Petit Paysan de Hubert Charuel

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Annoncé comme un drame réaliste virant au thriller et même au fantastique, Petit Paysan, en réalité, ne vaut guère plus qu’un vulgaire téléfilm de terroir, tant par l’étonnante platitude de sa mise en scène que par le jeu catastrophique de ses acteurs. Comment un tel film peut aujourd’hui être considéré comme du « cinéma d’auteur » est un mystère. L’obscénité de son programme n’a pas de limites. Le réalisateur tombe dans tous les pièges possibles et imaginables tendus par son sujet : humour maladroit qui ne fera rire que les bourgeois, caricatures à gogo, condescendance répugnante qui veut se faire passer pour de l’humanisme, émotion préfabriquée, scenario hyper prévisible, propos simplistes et réducteurs, etc. On a même droit à la romance décalée avec la petite boulangère !  A un moment, on se dit même que Christian Clavier va débarquer tant Petit Paysan ressemble à une de ses pochades. Rien ne fonctionne, ou plutôt : tout est tellement mal pensé que le comique et la gêne deviennent involontaires. Signalons encore, au passage, et parmi d’autres errements grand-guignolesques, la participation grotesque de Bouli Lanners en paysan liégeois youtubeur qui profite de l’occasion pour parfaire son accent de « bourrin » belge.

Note : 2/10

 

Lumière ! L’aventure commence de Thierry Frémaux

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En compilant une centaine de vues Lumière et en y ajoutant un commentaire audio de son cru, Thierry Frémaux tend à faire un travail de conservation de la mémoire cinématographique. Il espère probablement toucher le public le plus large possible et « l’ éduquer » à voir des films qu’il n’a pas l’habitude de regarder. Il adopte non seulement ainsi une attitude paternaliste qui rend précisément la cinéphilie rébarbative – qui a envie d’avoir la voix du « sage » derrière soi pour savoir quoi aimer et pourquoi ? –, mais il n’apporte non plus pas grand-chose à l’appréhension de ces films par un public de théoriciens ou d’étudiants en cinéma, qui ne l’ont pas attendu pour en prendre connaissance et dont le plaisir de les découvrir se situe probablement plus dans une recherche personnelle de ceux-ci. La vision des vues Lumière est certainement plus jouissive si elle se fait de manière hétéroclite et autonome, et non par l’intermédiaire d’un programme prémâché et prêt à consommer.

Note : 4/10

 

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FIFF 2017 – « 12 jours » de Raymond Depardon

Dans la continuité de la démarche qu’il a sur le long cours de filmer des institutions et les individus en prise avec celles-ci – le Palais de Justice de Paris dans Délits flagrants, le tribunal correctionnel dans  10e chambre ou encore les urgences psychiatriques de l’Hôtel-Dieu dans Urgences –, Raymond Depardon pose sa caméra dans un local de l’hôpital psychiatrique du Vinatier près de Lyon, où des patients internés depuis moins de 12 jours vont défiler devant un juge chargé de décider, après examen de leur dossier et audition de leur point de vue, de la poursuite ou non de leur internement.

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Avec des plans fixes et des champs/contre-champs des deux côtés d’une table séparant d’une part le juge, de l’autre le patient souvent entouré d’une aide juridique et d’un membre du personnel soignant, Depardon arrive à établir un système d’équité dans l’expression – peut-être plus que dans la parole. On peut craindre évidemment que telle inclinaison de caméra ou que tel regard condescendant de la part d’un juge, inséré au milieu d’une phrase d’un patient, vienne baiser ou orienter la perception de ce qui se joue. Mais la simplicité du procédé et du découpage rend impossible cette dérive.

Jamais la parole des patients n’est discréditée – du moins pas par le film ou le cinéaste – et elle existe même peut-être plus que le langage procédurier qui leur est opposé. C’est en tout cas la confrontation de deux types de langages qui est mise en scène : un langage mesuré, paralysé par une forme d’uniformisation qui ne ramène à rien de concret, à rien de vivant – celui des juges –, et un langage qui se cherche, qui fluctue sans arrêt au contact de l’autre et qui existe de manière plurielle, hétérogène.

Entrecoupant les scènes d’auditions des patients de déambulations dans les couloirs de l’hôpital, et terminant le film par un retour à l’extérieur, Depardon met aussi en évidence l’impénétrabilité progressive de ces deux mondes, impénétrabilité qui transparaît dans la manière dont les patients sont perçus comme un danger pour les autres et eux-mêmes s’ils s’aventurent trop tôt hors des murs de celui où ils sont assignés au présent. Le film est d’ailleurs assez implacable à ce niveau-là, puisque aucun des patients entendus ne se voit accorder une sortie de l’hôpital. Le seul dont le dossier semble plus complexe, et dont le sort est apparemment plus difficile à décider de la part du juge, est renvoyé à délibération, délibération dont le film ne montrera pas l’issue.

Thibaut Grégoire

 

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FIFF 2017 – « M » de Sara Forestier

Présenté à la dernière Mostra de Venise et apparemment mal accueilli par une grande partie de la critique française accréditée, le premier film de Sara Forestier mérite mieux que le mépris qu’il semble destiné à subir, et pose la question de la générosité que mettent les nouveaux cinéastes dans un premier film. Jugé avec des grilles de lectures biaisées par les habitus de la critique et le passif de l’actrice-réalisatrice, M a vite fait d’être catégorisé comme film « gentil » ou melting-pot indigeste, mais l’implication qu’il recèle et sa manière de ne pas s’attacher aux conventions lui confèrent un charme certain, au-delà de faiblesses évidentes mais parfois touchantes.

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Si l’on veut rester dans une attitude cynique envers l’objet qu’est le film et l’image de son actrice-réalisatrice, on peut s’aventurer à ironiser sur l’éclair de lucidité dont a été frappé Sara Forestier de s’auto-attribuer un rôle d’abord muet, puis en rapports conflictuels avec la parole, tant les prestations débridées et souvent criardes de l’actrice ont pu nous excéder par le passé. C’est le sentiment qui domine lors des premières minutes du film, lorsque l’on découvre une Sara Forestier empêchée, souffrant de ne pas pouvoir s’exprimer. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que l’on est frappé par la performance quasi-muette d’un acteur autrement pas forcément apprécié, mais les fois précédentes, il s’agissait de Sean Penn ou de Ben Affleck, tous les deux dirigés par Terrence Malick, lequel avait probablement saisi quelque chose de leurs capacités d’acteurs et de la manière de les transcender. Dans le cas présent, et dans la mesure où elle se dirige elle-même, Sara Forestier n’atteint en rien ce niveau d’épure puisque, ainsi privée d’un moyen d’expression, elle ne fait qu’accentuer le (sur)jeu facial et les minauderies maniérées.

Ceci dit, l’intention de se brider est louable puisqu’elle se fera aussi en faveur de l’acteur qui lui donne la réplique et qui, du coup, prend l’ascendant sur elle en termes de présence physique. Le fait de mettre en avant un acteur inconnu (Redouanne Harjane) – au point de le faire passer avant elle dès le générique d’ouverture – est un de ces actes de générosité au cœur du film, et se traduit jusque dans la construction de celui-ci. Alors que, dans la première partie, le centre de l’attention est le personnage de Lila, incarné par Sara Forestier – celui de Mo, incarné par Harjane, étant alors un adjuvant, une sorte de pygmalion bienveillant – la situation s’inverse dans la deuxième partie, et Mo devient imperceptiblement le sujet du film. Si la première est bègue et butte sur les mots de manière directe, le second est analphabète et n’a même pas accès aux bases pour les aborder. Si le parallèle entre ces deux empêchements, et leur mise en rapport à travers une histoire d’amour, conduit parfois – et particulièrement vers la fin du film – à des excès de signifiance et à une lourdeur empreinte de naïveté, il n’en établit pas moins le projet que dessine le film : saisir la complexité de l’accès aux mots et à la parole.

Ce thème en vaut bien un autre et la manière instinctive dont il est abordé par Forestier est potentiellement plus intéressante – ou pour le moins tout aussi valable – que celle d’un cinéaste à sujet qui ferait un film dessus comme on fait une thèse. D’autant plus que M est émaillé de petites bizarreries qui le font dévier du chemin tout tracé de « feel-good movie » qu’il pourrait emprunter, telle des scènes assez inattendues avec une petite fille, la jeune sœur de Lila, qui vont à contre-courant de ce que l’on pourrait redouter de l’intervention d’un tel personnage au sein d’une histoire comme celle-ci. De la même manière, si l’on peut initialement être surpris de voir Sara Forestier incarner un personnage d’adolescente en dernière année de lycée, cela prend tout son sens lorsqu’on découvre Jean-Pierre Léaud dans le rôle de son père. Clairement, la démarche de Forestier est de ne pas s’attacher aux conventions, y compris celles de l’âge, qui sclérosent un cinéma esclave de la vraisemblance. Et il se trouve que, en l’occurrence, ce choix prend une dimension presque méta sur les emplois au cinéma et la figure de l’acteur en prise avec son passif mythologique et le contact concret avec le présent.

Thibaut Grégoire

 

Le FIFF se tient à du 29 septembre au 6 novembre à Namur

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FIFF 2017 – Carnet de bord (1)

Ces premiers jours de FIFF ont été l’occasion de découvrir deux auteurs femmes potentiellement importantes et le premier film de l’acteur Éric Caravaca, dont le travail sur les images a le mérite de poser des questions.

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Jeune femme de Léonor Serraille

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Suivant un personnage de « jeune femme » essayant justement de se débattre avec cette étiquette qu’elle a du mal à assumer, le premier film de Léonor Serraille tente de saisir l’essence de son personnage en le prenant dans une situation difficile puis en le faisant tout doucement revenir dans un cadre plus apaisant. Cette manière d’approcher le personnage en douceur et de faire progressivement venir le spectateur à lui, ainsi que la façon dont il navigue entre différentes ébauches de genres, à travers les rencontres et les seconds rôles, donnent au film à la fois son rythme et son point de vue.

Lire l’interview de Léonor Serraille sur Le Rayon Vert

Note : 7/10

 

Jalouse de David et Stéphane Foenkinos

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Dramédie bourgeoise du milieu, Jalouse a pratiquement toutes les tares d’un cinéma d’écrivain à succès, surécrit, sous-mis-en-scène, et sacrifiant à des normes esthétiques et narratives formatées. Comme si David Foenkinos – épaulé à la réalisation par son frère Stéphane – voulait « bien faire », il s’applique à ne pas dévier de ce qu’on attend de lui et de ce type de « comédie ». Le film a beau dévier dans sa première partie vers quelque chose de plus en plus malaisant, avec cette femme dont la jalousie maladive envers son entourage pousse à commettre des actes qu’elle ne maîtrise plus du tout, son ostracisation inévitable – à mi-parcours du film – ne peut, dans l’imaginaire de Foenkinos, qu’être progressivement « rattrapée », lavée, pour que le film retrouve ses rails de feel-good movie gentillet. Un faux-final rappelant à s’y méprendre celui de La Famille Bélier enfonce le clou et cantonne définitivement, par la même occasion, Karine Viard à ce genre de joyeuseté atone.

Note : 2,5/10

 

La Belle et la meute de Kaouther Ben Hania

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Divisés en neuf chapitres qui sont également neuf plans séquences, La Belle et la meute suit, une nuit durant, la jeune Mariam, laquelle, après avoir subi un viol collectif perpétré par des policiers, tente d’obtenir justice en portant plainte, mais se retrouve enfermée dans un cercle vicieux asphyxiant, les bourreaux étant précisément ceux qui sont censés représenter cette justice. De ce dispositif découle une sensation de surplace, de stagnation, qui implique une forme d’absurdité, de délire kafkaïen dans lequel le personnage se débat apparemment en vain. Si la figure martyrologique que représente le personnage de Mariam et le calvaire qu’elle endure pourraient être insupportables dans tous les sens du terme, pour le spectateur et en tant que postulats et qu’enjeux, c’est la manière dont Kaouther Ben Hania joue avec ce calvaire, en lui donnant des atours de satire politique et sociétale, qui permet à La Belle et la meute de dépasser un statut de film coup-de-poing sûr de ses effets.

Lire la critique complète

Lire l’interview de Kaouther Ben Hania sur Le Rayon Vert

Note : 6,5/10

 

Tout nous sépare de Thierry Klifa

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Le nouveau Thierry Klifa porte bien son nom : tout nous sépare en effet de ce film bourré d’archétypes et hyper prévisible où aucune singularité, aucun point de réel, ne parvient à se frayer un passage. Tout nous sépare ressemble à une publicité pour parfum où les égéries se donnent un semblant d’authenticité qui s’effondre très vite tant la pilule est impossible à avaler. Diane Kruger incarne le cliché freudien de la petite bourgeoise excitée par la violence ; Catherine Deneuve s’improvise mère au grand cœur prenant Nefkeu sous son aile (on n’y croit pas une seconde tellement le travail d’écriture est faible) ; Nicholas Duvauchelle campe pour une énième fois « la petite racaille de banlieue » … On se demande bien ce qui peut motiver ce type de cinéma, les raisons de son existence, ce qu’il cherche à nous raconter en voulant aller en talon haut et en dentelles sur des terrains où il n’a rien à faire.

Note : 2/10

 

Carré 35 d’Éric Caravaca

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Hanté depuis toujours par la mort d’une sœur qu’il n’a pas connue et dont on lui a longtemps caché l’existence et les circonstances de la mort, Eric Caravaca fait la démarche d’essayer de révéler, couche par couche, mais de manière définitive, ce secret de famille enfoui qui l’a marqué dans sa construction personnelle, sans en connaître les tenants et les aboutissants. (…) La démarche de Caravaca est assez unilatérale et elle apparaît clairement à la fin de la vision du film : c’est celle de ne plus rien cacher, de tout rendre visible, à n’importe quel prix. Pour cet homme marqué par le secret et une forme de mystification organisée par ses parents envers lui et sa fratrie, il devient primordial d’effacer toute sorte de non-dit et de dissimulation. Cela passe donc par l’exposition progressive de cette intimité familiale qui lui est peut-être difficile de révéler, mais qui est encore plus difficile à appréhender par le spectateur, lequel se voit être mis dans une position inconfortable, témoin extérieur et non-participatif de quelque chose qui ne le concerne a priori pas.

Lire la critique complète

Note : 5,5/10

 

Le FIFF se tient à du 29 septembre au 6 novembre à Namur

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FIFF 2017 – « Carré 35 » d’Éric Caravaca

Hanté depuis toujours par la mort d’une sœur qu’il n’a pas connue et dont on lui a longtemps caché l’existence et les circonstances de la mort, Eric Caravaca fait la démarche d’essayer de révéler, couche par couche, mais de manière définitive, ce secret de famille enfoui qui l’a marqué dans sa construction personnelle, sans en connaître les tenants et les aboutissants.

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Il décide donc, entre autres choses, de « confronter » ses parents en les mettant face à une caméra et en leur posant des questions sur cet enfant qu’ils ont perdu en bas âge. À cela se mêle une sorte d’enquête sur les lieux importants de cette histoire qu’il cherche à révéler, notamment la tombe de sa sœur, dans le « carré 35 » du Cimetière français de Casablanca.

La démarche de Caravaca est assez unilatérale et elle apparaît clairement à la fin de la vision du film : c’est celle de ne plus rien cacher, de tout rendre visible, à n’importe quel prix. Pour cet homme marqué par le secret et une forme de mystification organisée par ses parents envers lui et sa fratrie, il devient primordial d’effacer toute sorte de non-dit et de dissimulation. Cela passe donc par l’exposition progressive de cette intimité familiale qui lui est peut-être difficile de révéler, mais qui est encore plus difficile à appréhender par le spectateur, lequel se voit être mis dans une position inconfortable, témoin extérieur et non-participatif de quelque chose qui ne le concerne a priori pas.

Peu importe la sincérité qui la porte, une telle démarche soulève toujours des questions et des problématique liées à l’éthique et au cinéma, sur ce qu’il faut montrer ou non. Caravaca fait le choix univoque de tout montrer, mais ne le fait pas sans se poser de questions sur le statut des images. Il s’interroge par exemple sur sa pulsion de filmer le corps de son père, quelques instants après sa mort, mais décide finalement de montrer ces images, en posant la question du tabou. L’image est choquante mais n’est pas totalement gratuite, justement par cette question posée.

Par contre, lorsqu’il décide de montrer des images d’enfants handicapés filmées par les nazis, et dont il dit lui-même qu’elles « font froid dans le dos », son dispositif atteint ses limites, et le projet de « tout révéler » apparaît comme impossible ou indécent. Cette indécence apparaît en réalité également dans les « confrontations » qu’il organise avec ses parents, et cela, dès les premières minutes du film. La manière douce et sans violence apparente de Caravaca de « bousculer » ses parents cache en fait une vraie violence intrinsèque au dispositif. Le fait même de placer une caméra devant une personne et de lui demander de se livrer est un acte d’agression, et cela, Éric Caravaca semble ne pas le comprendre. Ou peut -être le comprend-t-il mais estime-t-il que sa souffrance personnelle vaut bien celle de ses parents.

Bien sûr, le film n’est pas « obscène » et le taxer d’obscénité serait la facilité, puisqu’il pose en son sein des questions liées à cette obscénité, au tabou, à la violence de la confrontation et de la révélation, mais il n’en est pas moins problématique car il peut aussi être vu au premier degré, comme un drame familial « émouvant », et cette réception-là du film se ferait au détriment des questions qu’il pose lui-même sur le statut des images et sur la démarche de monstration totale.

Thibaut Grégoire

 

Le FIFF se tient à du 29 septembre au 6 novembre à Namur

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