Critique et analyse cinématographique

No reason… : « Rubber » de Quentin Dupieux

En se lançant le défi insensé de faire un film dont le héros serait un pneu télépathe et sanguinaire, décimant tout sur son passage, le cinéaste atypique Quentin Dupieux, déjà auteur d’un Nonfilm en 2002, continue son expérimentation sur les formes narratives et la mise en abyme sauvage.

Dès les premières minutes du film, Dupieux affiche son ambition : proposer un film qui reposerait entièrement sur des questions sans réponses, qui ne serait basé que sur des postulats étrangers à toute logique et toute réalité. En plaçant d’emblée son personnage de flic moyen face caméra et en lui faisant débiter une série de questions plus absurdes les unes que les autres, il apporte une réponse « a priori » à l’éventuelle question qui pourrait lui être posée après coup. De la même manière que le flic joué par Stephen Spinella répond à toutes ses questions de la même manière, Quentin Dupieux, à la question « Pourquoi un tel film ? », répondrait : « No reason ».

Mais la véritable réponse, s’il y en a une, pourrait peut-être se trouver en partie dans cette introduction en forme d’avertissement. En effet, les premières questions posées par Spinella concernent des films. Ce n’est qu’après s’être, entre autres, demandé pourquoi E.T. était marron et pourquoi les personnages de Massacre à la tronçonneuse ne vont jamais aux toilettes qu’il se pose des questions plus « terre-à-terre », telles que « Pourquoi ne voit-on pas l’air que l’on respire ? ». D’entrée, le film, s’il se revendique comme étant « sans raison », réfléchit pourtant déjà sur ce qu’est un film et sur la question de la réalité au cinéma.

En cela, Rubber n’est en aucun cas un film sans sujet. Il parle à la fois de lui-même et du cinéma tout entier. En effet, après cette scène d’introduction qui donne le « la », Rubber enchaîne avec sa propre mise en route, puisque la scène suivante montre un public, placé sur le lieu même de l’action (ou du tournage), et qui s’apprête à regarder le film, en live. Par les commentaires de ce public fictionnel, le film continue de répondre aux éventuelles questions ou attaques dont il pourrait faire l’objet. Ainsi, quand un petit garçon de l’audience décrète « C’est déjà chiant. », son père lui répond que ce n’est que le début, qu’il faut que l’action s’installe.

Les remarques et les questions que se posent les spectateurs, à l’intérieur du film pourraient tout à fait être celles du vrai public, ou d’un public possible, qui ne serait pas forcément préparé à ce qu’il est sur le point de découvrir. Dupieux n’hésite pas à rudoyer son audience, en lui demandant, par cette séquence s’il est assez ouvert d’esprit pour accepter son film, qui ne ressemblerait à rien de ce qu’il a pu voir auparavant. On peut penser dès lors que l’auteur du film prend ici son spectateur pour un imbécile. Mais la démarche est en réalité à l’opposé de cela. Ce que Dupieux tente de faire avec ces scènes «  en public », c’est de désamorcer la stupéfaction des spectateurs, en leur disant qu’il se rend bien compte que son film est étrange et difficile à aborder. Il se lance lui-même des piques et prend le spectateur par la main pour l’emmener dans son univers, en lui renvoyant une image de lui-même, peut être caricaturale, mais nécessaire.

Ce que Dupieux a voulu faire, c’est tout simplement inviter les spectateurs dans son film, pour être sur que ceux-ci ne restent pas sur le bord de la route. Si, par la suite, le public est bel et bien malmené – les spectateurs se voient décimés un à un non sans avoir été préalablement assimilés à des animaux qui se déplacent en troupeau – cela fait partie du contrat tacite qui a été signé entre lui et l’auteur par cette scène inaugurale. Le spectateur de cinéma est parfois amené à devoir accepter les plus grandes invraisemblances, tout en étant censé croire à une pseudo-véracité. Il n’y a ici aucune invraisemblance, puisqu’il n’y a pas non plus de vraisemblance. Le film coupe son spectateur du réel en lui faisant accepter d’entrée que le héros du film est un pneu télépathe. Nulle contestation n’est alors possible, puisqu’aucune prise avec le réel n’existe.

Et c’est également dans cette prémisse impossible que le film trouve la solution à un autre problème, parfois posé par des œuvres traitant d’un grand criminel. Aucun risque, ici, d’humaniser un monstre, puisque le monstre en question est une chose, et donc par définition, « inhumain ». C’est aussi une très belle idée du film de ne pas céder à l’anthropomorphisme. Ce pneu n’a pas les attitudes d’un humain mais en a parfois les affects, les sentiments. Ce pneu reste une chose inhumaine, mais avec un petit supplément d’âme.

Thibaut Grégoire

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