Critique et analyse cinématographique

« L’Odyssée de Pi » d’Ang Lee : Croire aux histoires

Se présentant sous la forme d’un voyage initiatique ou d’une fable philosophique, le dernier film d’Ang Lee, sous ses dehors d’objet clinquant sublimé par la 3D, est en fait une magnifique réflexion sur la croyance et sur le pouvoir des histoires, celles qu’on se raconte et celles qui nous sont racontées.

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Adapté du livre L’histoire de Pi de Yann Martel, L’odyssée de Pi prend donc la forme d’un récit livré de celui qui l’a vécu à l’écrivain qui veut le relater. Quand le film débute, la rencontre entre les deux hommes a déjà eu lieu et le spectateur débarque donc au milieu d’une conversation, qu’il est cordialement invité à rejoindre. Sur le ton de l’anecdote, Piscine Molitor Patel raconte à son invité le pourquoi et le comment de ce nom si particulier et enchaîne sur son enfance dans un zoo de Pondichéry, sa passion pour (toutes) les religions et son intérêt pour une jeune fille, avant d’attaquer le récit édifiant que son auditoire – l’écrivain et le spectateur – est venu chercher.

Embarqué dans un bateau pour le Canada, avec sa famille et tous les animaux du zoo de son père, Piscine – ou Pi pour les intimes que nous sommes devenus – se retrouve livré à lui-même sur un canot de sauvetage, lorsque le cargo fait naufrage. D’abord en compagnie d’un zèbre, d’une hyène et d’un orang-outan, Pi se retrouve finalement face à Richard Parker, un majestueux tigre du Bengale, avec lequel il va devoir partager son canot. Une fois entamée, cette histoire incroyable ne sera jamais interrompue par des scènes entre Pi et l’écrivain. Elle sera tout simplement déroulée et vécue comme une véritable odyssée.

Ce que le film raconte, c’est précisément l’art de raconter. Son véritable sujet, au-delà de la fable initiatique aux aspects de conte, n’est ni plus ni moins que l’effet que produit une histoire sur celui qui l’écoute. Tout comme l’écrivain sera captivé par le récit de Pi, le spectateur sera envouté par les moyens déployés par le film pour le happer et l’embarquer dans son aventure. La beauté visuelle du film et sa 3D particulièrement immersive sont donc ici totalement en adéquation avec le propos.

Plus le récit de Pi se déploie et plus il s’éloigne du possible et de la vraisemblance, jusqu’à atteindre le point culminant de son irréalité avec l’épisode de l’île carnivore, qui le fait complètement basculer dans le merveilleux. C’est après avoir demandé un signe de la part de Dieu que Pi se réveille échoué sur une île qui semble tout lui offrir, le repos et de la nourriture à foison n’étant pas les moindre de ses cadeaux. Mais la nuit, Pi fait une macabre découverte et en déduit que l’île dévore à petit feu ses occupants. C’est cette expérience quasi-mystique qui lui permettra de reprendre des forces et d’arriver au bout de son périple, le ramenant ainsi brutalement à la réalité.

C’est également un brusque retour au réel que subit le spectateur quand, aussitôt débarqué de cette épopée, il se voit immédiatement questionné sur la véracité de ce qu’il vient de vivre par l’interrogation de l’écrivain, qui incarne ainsi la déplaisante voix de la raison. C’est dans ce moment d’éveil que le film dévoile tout son projet philosophique : parler simplement de ce qu’est la croyance. Pi se met alors à raconter une autre histoire, qui pourrait bien être ce qui s’est réellement passé, tout en laissant planer le doute. Il demande à l’écrivain de choisir la meilleure des deux histoires, et celui-ci répond sans hésiter qu’il s’agit de celle avec le tigre. Pi le remercie et lui dit qu’il en va de même de Dieu. En d’autres mots, croire, c’est choisir la meilleure histoire, c’est décider de se fier à la beauté, aussi peu vraisemblable soit-elle.

Ce que disent Pi et le film, c’est qu’une histoire n’a pas à être crédible pour qu’on y croie et que la croyance est un choix. Au début du film, Pi dit qu’il croit en plusieurs dieux, ce que tout le monde semble trouver absurde. A la fin, la lumière est faite sur cet état des choses. S’il a plusieurs croyances, c’est uniquement parce qu’il en a fait le choix. Mais loin de lui l’idée d’imposer ses convictions à d’autres. Chacun à son propre choix à faire. En proposant deux histoires différentes dont aucune ne s’impose comme la vérité absolue, il introduit la notion de doute et schématise ainsi ce que peut être l’agnosticisme.

L’Odyssée de Pi est certes un film qui parle de religion, sans être un film « sur » la religion. Cette subtilité et son questionnement sur la croyance le rendent unique. Et sa singularité n’est que décuplée par sa beauté visuelle hors du temps.

Thibaut Grégoire

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