Critique et analyse cinématographique

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« Julieta » de Pedro Almodóvar : La simplicité de la tragédie

En adaptant trois nouvelles d’Alice Munro de manière à créer un scénario homogène et, indirectement, pratiquement original, Pedro Almodóvar revient à la veine ample et mélodramatique de son cinéma, après avoir tenté un retour à la farce débridée de ses débuts avec Les Amants passagers. Malgré cela, Julieta se démarque des grands entrelacs narratifs de Tout sur ma mère, La piel que habito ou encore Les Étreintes brisées, par la simplicité de son propos et de son intrigue, que le cinéaste s’amuse à malaxer et à retourner dans tous les sens à la manière d’un puzzle intime.

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Alors qu’elle s’apprête à quitter Madrid avec son nouveau compagnon, Julieta tombe par hasard sur Bea, une amie d’enfance d’Antia, sa fille qu’elle n’a pas vue depuis des années. Bea lui raconte sa rencontre fortuite avec Antia quelques semaines plus tôt, redonnant ainsi à Julieta l’espoir de la revoir. Elle décide finalement de rester à Madrid et de revenir sur les traces de son passé en le reconstituant par écrit, sous forme de lettre à sa fille, de sa rencontre avec le père d’Antia jusqu’à la disparition de celle-ci.

La mécanique de la tragédie est à l’œuvre dans Julieta, déjà par la figure de ce personnage principal incarnant à la fois la jeune ingénue, l’épouse trompée et la mère courage, mais aussi et surtout par la manière dont Almodóvar dispose sur son chemin des personnages secondaires qui sont comme autant d’épreuves, de juges et de modèles à surmonter. Le premier d’entre eux est celui qui fonde le mythe de Julieta, représentant presque son péché originel. Dans un train, quelques minutes avant sa rencontre avec celui qui deviendra son mari et le père de sa fille, Julieta se retrouve face-à-face avec un voyageur solitaire qui essaye d’engager la conversation. Mais l’attitude de celui-ci et ses questions insistantes la poussent à le fuir. Quelques instants plus tard, il se suicidera en se jetant sous le train. Ce personnage hantera Julieta tout le long de sa vie et hantera le film de manière indirecte par sa représentation symbolique, un homme assis en terre-glaise, sculpture qui fascine Julieta.

L’art contemporain a toujours joué un grand rôle dans l’œuvre d’Almodóvar, même s’il intervient plus à travers des citations explicites que dans la forme même de ses films. Ici, la sculpture de l’homme assis est présente dès le générique d’ouverture, comme une mainmise retrouvée de l’influence de l’art sur l’œuvre du cinéaste mais aussi comme l’ombre de ce personnage mystérieux, essentiel dans l’édification du mythe qu’Almodóvar crée autour de Julieta. Mais plus encore que cet homme assis, c’est un drapé rouge qui ouvre le film – lequel se révèlera être une partie d’un habit porté par Julieta – affirmant ainsi à la fois l’importance de la couleur dans le film, autant sur le plan formel que symbolique, et celle de la tragédie à travers ce qui ressemble étrangement au rideau d’une scène de théâtre.

Si Julieta est bien une héroïne tragique, traversant une vie marquée d’étapes et d’épreuves, Almodovar est loin d’en faire un martyr et échappe ainsi au piège doloriste. Les femmes « almodovariennes » restent des moteurs et non des fonctions scénaristiques. En réexplorant son passé, Julieta donne l’impulsion au scénario et induit le dialogue avec elle-même. C’est par elle que le film se construit comme un jeu spatio-temporel et comme un passage de relais permanent entre deux actrices qui incarnent un même personnage avec des inflexions et des attitudes qui se rejoignent. Lorsque les souvenirs de Julieta remontent à une période médiane en regard du point présent où elle se trouve, le passage à l’écran d’une actrice à l’autre – d’Adriana Ugarte à Emma Suárez – se fait de manière naturelle, presque imperceptible. Almodóvar aura orchestré ce moment de façon à ce qu’il soit le plus invisible possible, le plus discret. Tout comme pour le final qui esquive avec beaucoup de finesse la confrontation et les effusions démonstratives, le cinéaste aura adapté son scénario et sa mise en scène à cette simplicité qui gouverne le film, à ce déroulement à la fois arbitraire et imparable des évènements.

Thibaut Grégoire

 

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« Notre petite sœur » de Hirokazu Koreeda : Famille recomposée

Régulièrement sélectionné à Cannes, le Japonais Hirokazu Koreeda est considéré par certains comme étant le digne successeur d’Ozu. Et certains de ses films, dont Notre petite sœur, vont amplement dans ce sens, comme pour signifier qu’il approuve cette lecture de son œuvre. Il faut dire que Koreeda explore tout comme son aîné les affres de la famille japonaise, parfois par le prisme des adultes et parfois par celui des enfants.

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Notre petite sœur, s’il est tiré d’un manga déjà proche des thèmes du cinéaste, est en quelque sorte une version adulte de son Nobody Knows, dans lequel quatre enfants étaient livrés à eux même dans un grand appartement. Ici, ce sont quatre sœurs (trois adultes, une adolescente) qui recréent un cocon familial qu’elles n’ont jamais vraiment connu, dans une grande maison à Kamakura.

À travers le portrait de ces quatre sœurs, de leurs peines de cœurs et de leurs soirées alcoolisées, c’est le traumatisme familial initial qui est aussi exploré – le père, fraîchement décédé, a quitté la mère des trois premières sœurs pour se mettre avec celle de la dernière. Et aucune piste narrative n’est fortuite car c’est aussi par le point de vue de personnages secondaires que Koreeda exprime l’histoire de cette famille, notamment par celui de la patronne d’un petit restaurant qui en a vu passé plusieurs générations. Par cet exemple emblématique, c’est aussi une radiographie de la famille japonaise en tant qu’institution que veut faire le cinéaste.

À partir de cette base simple, Koreeda tisse un mélodrame subtil, sans grands rebondissements, fluctuant uniquement au gré des sentiments et des sensations de ses quatre beaux personnages féminins. S’il tend d’abord à conserver une certaine sobriété des affects, on peut reprocher au film de céder au sentimentalisme dans sa dernière partie. Mais ce versant du récit était probablement déjà présent dans le manga d’origine. Sans vraiment se démarquer de son œuvre et de ses autres films, Notre petite sœur s’inscrit donc pleinement dans la continuité de la filmographie de Koreeda, qui continue à faire résonner sa petite musique, parfois monotone mais néanmoins singulière.

Thibaut Grégoire

 

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FILM FEST GENT 2015 – « Mountains May Depart » de Jia Zhang-ke

Dans Mountains May Depart, Jia Zhang-ke continue d’explorer la société chinoise dans ses moindres recoins, mais le fait par un biais de plus en plus fictionnel, en mettant même un pied dans le récit d’anticipation.

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En divisant son récit en trois parties marquées dans le temps (1999, 2014, 2025), le cinéaste donne de l’ampleur à une base mélodramatique et fait résonner entre eux ses différents chapitres, par la force de l’ellipse et des divergences contextuelles entre les trois époques. Certes, Mountains May Depart est un portrait de femme, d’abord tiraillée entre deux hommes, puis progressivement éloignée de son fils, mais c’est aussi le portrait de la Chine sur trois moments donnés, donc sur la longueur.

Si Jia Zhang-ke a choisi de quitter progressivement la forme documentaire – de moins en moins présente de film en film – pour s’acheminer vers de la fiction pure, voire du classicisme, c’est qu’il semble avoir pris le pli de raconter son pays et sa société en creux de récits individuels et fictionnels, bien qu’également conformes à une certaine réalité. Autrement dit, la fiction révèle le réel, alors qu’elle se dessinait avant sur une base documentaire.

Thibaut Grégoire

 

Le Festival de Gand se déroule du 13 au 24 octobre 2015

Plus d’infos sur le site du festival


FIFF 2015 – « Les Êtres chers » d’Anne Émond

Après un premier long métrage décrivant de manière hystérique et agaçante un huis-clos amoureux sur le temps d’une nuit (Nuit #1, en 2010) Anne Émond rentre dans le rang d’un cinéma plus accessible et grand public, mais semble y trouver sa voie.

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Les Êtres chers décrit les répercussions d’un secret de famille sur plusieurs générations. Il s’ouvre sur le suicide d’un père de famille que l’un de ses enfants, aidé par le médecin de famille, va maquiller en crise cardiaque. Plusieurs années plus tard, le secret est dévoilé à David, l’un des autres enfants, et va l’affecter d’une douleur sourde qu’il ne révèlera jamais à sa femme et à ses enfants.

Dans sa première partie, le film fonce dans le temps en choisissant les moments forts de la vie de David suite à la mort de son père – la rencontre avec sa future femme, l’arrivée des enfants, etc. Très vite, on est plongé dans la fresque intimiste de cette famille et l’on sent que le récit prend lentement mais assurément de l’ampleur. Toutes proportions gardées, on pense au travail de Richard Linklater sur Boyhood.

Mais Les Êtres chers est aussi et surtout un vrai mélodrame, dans le sens noble et classique du terme, qui prend des allures de fresque au sein d’une famille frappée d’une sorte de malédiction. Le film assume pleinement cette identité et joue totalement la carte de l’émotion, sans retenue mais sans artifices.

Anne Émond explore de manière sensible et intelligente les thèmes pourtant rebattus de la filiation et de la transmission. Le passage de flambeau se fait d’ailleurs le plus souvent par l’intermédiaire de lectures de textes – l’énonciation d’un testament, la déclamation d’un poème, la lecture d’un petit mot griffonné à la fin d’un carnet,…. Ce sont les scènes les plus belles du film et elles parlent assurément à l’affect et au vécu de ses spectateurs. Il faut parfois savoir céder devant un film qui privilégie l’émotion, d’autant plus quand la démarche est honnête.

Thibaut Grégoire

 

Le FIFF se tient à Namur du 2 au 9 octobre 2015

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FIFF 2015 – « Paul à Québec » de François Bouvier

Adapté d’un roman graphique du cru, Paul à Québec adopte le point de vue d’un dessinateur sympathique et lunaire pour décrire les derniers instants de son beau-père, atteint d’un cancer du pancréas, et les effets sur la famille entière.

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Inutile de dire que l’on est ici en territoire largement connu. Si les premières minutes du film – avant la grande révélation de la maladie du patriarche – laisse penser que l’on est dans une petite chronique pittoresque et bucolique d’une famille nombreuse réunie à la campagne, la prise à bras le corps d’un sujet empreint de pathos le fait irrémédiablement virer vers une resucée à peine modifiée des larmoyantes et lénifiantes Invasions Barbares. Peut-être que le cinéma québécois était en manque d’un gros succès sentimentaliste, carburant à plein régime au chantage émotionnel. Si Paul au Québec est plus modeste et donc moins antipathique que le faux chef-d’œuvre de Denys Arcand, il n’en demeure pas moins l’archétype d’un cinéma passéiste et dépassé, reposant sur de grosses ficelles et capitalisant sur la manipulation émotionnelle du spectateur.

Thibaut Grégoire

 

Le FIFF se tient à Namur du 2 au 9 octobre 2015

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« Vers l’autre rive » de Kiyoshi Kurosawa : La vie des morts

Depuis ses débuts il y a plus de trente ans, le cinéma de Kiyoshi Kurosawa a toujours été peuplé de fantômes. Qu’ils apparaissent matériellement ou qu’ils soient suggérés, qu’ils soient les fantômes des disparus ou ceux du passé, ils ont toujours été la substance même du travail du cinéaste. Dans Vers l’autre rive (Prix de la mise en scène dans la sélection Un Certain Regard, lors du dernier Festival de Cannes), les fantômes ont la même incarnation que les vivants. Ce sont des disparus qui reviennent, d’une manière presque naturelle, sans affèteries visuelles ou scénaristiques.

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Alors qu’il est mort noyé trois ans plus tôt, Yusuke réapparaît à sa femme Mizuki du jour au lendemain, comme si de rien n’était. Le doute d’une fausse mort est vite balayé puisque Yusuke explique à son épouse qu’il est bel et bien décédé ce jour là, dévoré par les crabes, et qu’il n’a pas souffert. C’est donc un esprit a priori apaisé qui convie Mizuki à le suivre sur les traces du périple qu’il a accompli depuis sa disparition. À deux, ils vont rendre visite aux personnes qui ont accueillis Yusuke dans son errance.

Dans ce faux « road movie » en épisodes à travers la campagne japonaise, les deux héros croisent vivants et morts de manière quasiment égalitaire. On s’apercevra au détour d’un plan ou d’un dialogue que tel ou tel personnage est un fantôme, mais jamais cela ne sera appuyé par un effet quelconque. Contrairement à certains des films plus clairement fantastiques de Kurosawa (Cure, Kairo) dans lesquelles les apparitions des esprits étaient justement « fantomatiques », elles sont ici totalement pures, et la notion de « fantôme » n’est d’ailleurs jamais nettement énoncée.

Car Vers l’autre rive s’apparenterait plutôt à la catégorie du mélodrame, dans lequel un couple se penche sur son passé et tente de rester uni malgré les obstacles – dont l’obstacle suprême, la mort, qui se révèle finalement ne pas en être un. Dans cette optique, on pourrait craindre que le film soit tenté de céder aux facilités et de faire du retour vers le passé une manière d’exorciser des problèmes de couples et la peur de la mort.

Mais tout est beaucoup plus subtil ici, et le voyage introspectif du couple débouchera moins sur des séances de sentimentalisme débridé que sur de véritables moments de grâce, ponctuels et isolés, qui mettent souvent en évidence des personnages extérieurs au binôme central. Ce sont ces moments qui hantent finalement le spectateur après la vision, tels des fantômes, à l’image de cette scène sublime dans laquelle une femme revoit sa sœur disparue, au son d’un air de piano.

Thibaut Grégoire

 

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Sorties Cinéma – 09/09/2015

Encore une maigre semaine de sorties, avec néanmoins deux films intéressants : un faux feel good movie emmené par une actrice en mode Oscars, et un premier film flamand dense et virevoltant.

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Ricki and the Flash de Jonathan Demme

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À travers cette histoire de mère indigne qui a quitté mari et enfants pour se consacrer pleinement à son groupe de rock, c’est un portrait tendre mais sans concessions d’une certain Amérique “White Trash”, dépassée par les mutations de la société et des mœurs, qui est dressé. Sous ses allures de feel good movie, et derrière l’interprétation à Oscars de Meryl Streep, Ricki and the Flash est bien plus malin qu’il en a l’air.

Note : 7/10

 

Galloping Mind de Wim Vandekeybus

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Après s’être fait la main avec des courts métrages et des adaptations filmées de certains de ses spectacles (Here After, Blush, …), le chorégraphe Wim Vandekeybus se lance avec Galloping Mind dans son premier long métrage de fiction. C’est un mélodrame aux accents de tragédie grecque qu’il propose avec ce film tourné en Roumanie et en Hongrie, et parlé en anglais et en hongrois.

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Note : 7/10

 

Hitman : Agent 47 d’Aleksander Bach

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Deuxième adaptation du jeu vidéo homonyme, Hitman : Agent 47 ne fait qu’accumuler ses scènes de poursuites et de fusillades sans conviction et sans une once d’originalité. On est là dans le divertissement bourrin, dans le film d’action sans cervelle, et même pas jouissif comme peut l’être le nouveau Transporteur.

Note : 3,5/10