Critique et analyse cinématographique

Articles tagués “adaptation

FILM FEST GENT 2018 – « Duelles » d’Olivier Masset-Depasse

Huit ans après le coup d’éclat éphémère Illégal – suivi d’un calme plat assez éloquent –, le belge Olivier Masset-Depasse revient finalement sur le devant de la scène avec l’adaptation d’un roman de Barbara Abel. Après une première mondiale à Toronto, le film est présenté à Gand….

18-2030_gallery_3

Une fois n’est pas coutume, commençons par une question : quelle est la définition de « faire son intéressant » ? C’est, par exemple, adapter le roman d’une auteur belge et, plutôt que de se contenter de garder le titre dudit roman, lui préférer celui – agrémenté d’un « s », tout de même – d’un tout autre roman de cette même auteur. C’est aussi, toujours par exemple, vouloir à tout prix adapter ce roman, lequel se déroule de nos jours, dans les années 60, histoire de bien pouvoir montrer ses muscles et briller par la reconstitution ou les « beaux » plans stylisés, à la manière de….

Avec Duelles – adaptation, donc, de Derrière la haine de Barbara Abel –, Olivier Masset-Depasse s’en donne à cœur-joie, « hitchcocke » et esthétise à tout-va en orchestrant son duel téléphoné entre la brune et la blonde, thriller paranoïaque à la petite semaine. Rien ne vit et tout sent le renfermé dans ce téléfilm de luxe qui ne raconte strictement rien de plus que son petit suspense domestique mais se donne des grands airs par sa stylisation à outrance.

Par son côté désespérément premier degré et le jeu outré de ses comédiens (Veerle Baetens en tête), Duelles aurait pleinement sa place à la télévision un samedi soir. Ce serait d’ailleurs dans l’ordre des choses que l’on retrouve Olivier Masset-Depasse d’ici un an ou deux à la tête d’une des « merveilleuses » séries de création de la RTBF.

Thibaut Grégoire

 

Plus d’infos sur le site du festival

Publicités

« Lady Macbeth » de William Oldroyd : Premier film à la beauté froide

Dans les plaines rurales de l’Angleterre du 18ème siècle, Katherine mène une vie malheureuse et ennuyeuse après un mariage forcé avec un Lord deux fois plus âgé qu’elle. Alors qu’elle est condamnée à attendre son mari, parti au front, en compagnie des domestiques dans la grande demeure conjugale, elle entame une relation avec un jeune palefrenier et s’avère prête à tout, aux actes les plus inconsidérés et immoraux, pour mener à bien cette passion charnelle.

ladymacbeth_01

Après trois courts métrages, le britannique William Oldroyd – homme de théâtre – s’attèle, pour son premier long, à l’adaptation de Lady Macbeth du district de Mtsensk de Nikolaï Leskov. L’entreprise est particulière puisqu’il s’agit d’une transposition dans l’Angleterre du 18ème d’un roman qui est lui-même une transposition dans la Russie profonde du Macbeth de Shakespeare, lequel se déroulait dans l’Écosse médiévale.

S’il fait penser, dans un premier temps, à la tentative d’Andrea Arnold d’adapter Les Hauts de Hurlevent dans un style moderne, à grand renforts de caméra virevoltante et de travail sur le son, ce Lady Macbeth se révèle finalement beaucoup plus classique, ou tout du moins plus cadré. De par sa propension à décrire de manière assez rigide le basculement de son anti-héroïne dans une forme de froideur de plus en plus prégnante, jusqu’à des actes monstrueux accomplis de sang-froid, le film de William Oldroyd fait même parfois penser à un cinéma clinique, tel que celui de Michael Haneke.

Le style « glacé » et glaçant du film lui confère à la fois un effet de distanciation et un pouvoir de séduction assez paradoxal, revêtant une beauté noire et impénétrable qui peut fasciner autant qu’agacer. Cette impression doit également beaucoup au casting et à la direction des acteurs, emmenés par Florence Pugh, quasi-inconnue dont le charisme semble augmenter au gré du film, épousant ainsi pleinement la trajectoire de son personnage et symbolisant par là une belle naissance de cinéma.

Thibaut Grégoire

 

Retrouvez cette critique sur Le Suricate Magazine


« Power Rangers » de Dean Israelite : La revanche des outcasts

Objet kitsch et chargé rétroactivement d’une mélancolie liée à l’enfance des trentenaires qui ont autrefois suivi de près ou de loin la série et ses deux adaptations cinématographiques, Power Rangers fait partie de ces madeleines de Proust improbables et honteuses, dont on savait qu’un revival était à la fois inévitable et pourtant presque surréaliste. Il faut dire que, si la ringardise intrinsèque de la série était déjà plus ou moins assumée à l’époque, elle a depuis été complètement intégrée par l’inconscient collectif, à tel point que l’on éprouve un certain mal (a priori) à prendre au sérieux une nouvelle adaptation.

images_list-r4x3w1000-58c6a2df72950-powerangers18

Frappés du jour au lendemain d’une force surhumaine et de capacités surnaturelles, cinq adolescents sont recrutés par Zordon, un mentor extra-terrestre et virtuel, pour former la nouvelle équipe de Power Rangers, sortes de justiciers en armure luttant pour le bien. Leur première mission sera de contrecarrer les plans de Rita Repulsa, ancienne ranger renégate jadis vaincue par Zordon et bien décidée à prendre sa revanche.

Au-delà de cette trame minimaliste classique de blockbuster adolescent tel qu’on a tendance à le concevoir de manière automatique et bornée, ce qui séduit dans ce Power Rangers est cette manière de retarder sans cesse le climax et l’affrontement. Le film pourrait être un défilé ininterrompu de morceaux de bravoures, de scènes d’action spectaculaires et gonflées aux effets numériques, mais il n’a de cesse de remettre à plus tard ce moment fatidique où l’esthétique du film et sa dynamique rejoindront celles de grands spectacles son et lumière à la limite de l’abstraction (façon Transformers).

Les deux premiers tiers du film ont l’allure d’un teen-movie presque intimiste, au rythme assez lent et concentrant son intrigue sur les relations qui se tissent entre ces cinq « outcasts », tous mis à l’écart d’une manière ou d’une autre et qu’un événement « extra-ordinaire » conduit à devoir renforcer les liens entre eux. Car le film se présente totalement comme une espèce de revanche des faibles, prenant la naissance de cette nouvelle équipe de rangers comme une opportunité donnée à des adolescents marginaux de créer quelque chose de neuf et de puissant en dehors de la norme que leur impose l’école, la famille et la société. Cette idée de la mise en place d’une collaboration, de ce travail d’apprivoisement entre les cinq membres de l’équipe pour arriver à un résultat qui leur donnera un statut « hors-norme », est l’une des plus belles du film. En cela, Power Rangers est peut-être plus proche du Breakfast Club de John Hughes que du Chronicle de Josh Trank – auquel le film fait penser de prime abord, par des similitudes scénaristiques et esthétiques un peu trop flagrantes.

Il se trouve que, comme Chronicle, Power Rangers est un peu le matériau de base idéal pour un teen-movie, tant le parallèle à tisser entre la mutation au sens paranormale que subissent les héros et celle qu’éprouvent les adolescents sur le plan physique et hormonal apparaît comme une évidence. Le réalisateur et les scénaristes ont bien compris cette dimension essentielle à intégrer dans le sous-texte de leur film. Et les sous-entendus sexuels – s’ils sont bien présents dans les dialogues ou dans les expériences purement physiques qu’éprouvent les héros quand ils apprennent à maîtriser leurs pouvoirs – investissent jusqu’à la construction dramaturgique du film, en forme de longue montée en puissance vers un point ultime, une grosse demi-heure de déferlement kitsch totalement débridé, dans laquelle la notion de climax atteint sa signification la plus brute : celle d’une jouissance pure et simple, définitivement séparée de toute forme de vraisemblance ou de rationalisation.

Thibaut Grégoire

 

Retrouvez cette critique sur Le Suricate Magazine


Sorties Cinéma – 08/02/2017

Au programme : Michael Keaton en mode « oscars » – en vain, pour le coup -, l’acoquinage interminable d’Andrea Arnold aux États-Unis, et l’adaptation lourdingue d’une BD adolescente.

ah2

 

The Founder de John Lee Hancock

cover-r4x3w1000-583b25f2446e5-michael-keaton-dans-le-fondateur

À travers le récit peu reluisant du parcours de Ray Kroc et de sa bataille juridique contre les frères McDonald, c’est un portrait au vitriol du capitalisme à l’américaine que cet anti-biopic faussement neutre s’applique à édifier. Sous le vernis lisse d’une mise en scène et d’une esthétique « mainstream », le film esquisse une critique assez féroce du rêve américain, tandis que Michael Keaton livre une de ses prestations « hors-normes », les meilleures de cet acteur souvent à la lisière de la folie.

 

American Honey d’Andrea Arnold

american_honey_landscape_2

La britannique Andrea Arnold fait son film américain avec cette plongée dans la jeunesse « white trash » sous forme de road-movie déambulatoire. Si l’on se demandait encore pourquoi une grande partie de l’Amérique profonde à voté pour Donald Trump, on peut trouver quelques éléments de réponses ici, dans le regard méprisant et dégouté que porte sur elle l’intelligentsia européenne.

 

Seuls de David Moreau

seuls_film-2

Ce qui surprenait dans la lecture de Seuls, c’était avant tout une vraie rupture entre l’esthétique très enfantine du dessin en ligne claire et le côté sombre de la trame narrative et des rebondissements de l’intrigue. Cet effet de surprise, et la dichotomie entre fond et forme, semble totalement avoir échappé au réalisateur David Moreau, trop à son affaire de pouvoir faire un semblant de film d’horreur adolescent et de composer des images dans les tons obscurs, automatiquement accolées au genre.

Lire la critique complète sur Le Suricate Magazine


« Juste la fin du monde » de Xavier Dolan : Famille décomposée

Premier film au casting exclusivement français pour Xavier Dolan, Juste la fin du monde est l’adaptation d’une pièce de théâtre de Jean-Luc Lagarce et l’occasion pour l’auteur de Laurence Anyways et de Mommy de resserrer son cinéma autour d’un presque huis-clos étouffant, comme il l’avait déjà fait avec Tom à la ferme en 2013.

justelafindumonde12-1463060312

La pièce et le film montrent le retour dans sa famille d’un écrivain à succès pour y annoncer sa mort prochaine, due à une grave maladie. Mais la pression de ces retrouvailles – avec une mère fantasque, une jeune sœur qu’il a à peine connue, un frère jaloux et une belle-sœur timide mais clairvoyante – et celle d’une cassure originelle dont on ne connaîtra jamais vraiment les tenants et les aboutissants l’empêcheront continuellement de faire son aveu.

L’aspect de drame psychologique en circuit fermé que revêt le prétexte du film – et probablement tout le texte de la pièce de Lagarce – est contourné par le passif du cinéma de Dolan. Alors que l’on pense à plusieurs reprises se trouver dans un règlement de comptes familial – façon Festen ou encore, plus récemment, Préjudice –, les films précédents du jeune cinéaste se rappellent à notre mémoire, comme pour attester d’une certaine légitimité et de l’originalité de son point de vue sur les microcosmes familiaux. Tout comme dans J’ai tué ma mère, Tom à la ferme ou Mommy, la famille est ici présentée comme une cellule oppressante et le rapport à la mère comme ambivalent, tenu par un lien indéfectible, presque mystique, mais également constamment conflictuel ou méfiant.

Le grand pari formel du film est de doubler l’impression d’enfermement en ne recourant pratiquement qu’à des plans serrés – gros plans, inserts, etc. – pour rester au plus près des personnages et de leurs sentiments. La caméra de Dolan scrute ainsi les visages de ses comédiens, et plus particulièrement celui d’un Gaspard Ulliel presque mutique. Ulliel, dans le rôle du fils prodigue de retour dans une famille lui étant devenue étrangère, devient ainsi une sorte de réceptacle d’émotions, emmagasinant toujours avec le même sourire crispé les frictions et les affrontements qui se déroulent sous ses yeux et le touchent parfois de plein fouet sans qu’il ne vacille.

On sent bien que Xavier Dolan essaie de rentrer petit à petit dans un cycle de « maturité » qui n’est peut-être pas ce qui lui va le mieux. Juste la fin du monde est plus « propre » que Laurence Anyways ou que Mommy, plus contrôlé et moins ouvert aux percées de folie ou aux envolées lyriques. Mais le cinéaste se ménage néanmoins toujours un espace pour de tels apartés – ici, par le biais de souvenirs abstraits et musicaux –, qui ressemblent aussi de plus en plus à un système. Après On ne change pas de Céline Dion dans Mommy, c’est Dragostea din tei d’Ozone qui a droit à son utilisation in extenso à l’occasion d’une réminiscence à la fois anecdotique et onirique.

Si Dolan a depuis longtemps ses défenseurs et ses partisans, et se plaît à entretenir cette image d’un cinéaste clivant, à la personnalité trouble, Juste la fin du monde est peut-être le film qui complexifie quelque peu ce clivage, puisqu’il peut produire tour à tour de l’admiration et de l’agacement, la sensation d’être à la fois dans un cinéma d’auteur trop systématisé, qui se complaît dans la confrontation et le malaise – les scènes collectives tendent presque toutes vers une apogée de tension, qui menace sans cesse de basculer dans l’hystérie –, et dans une tentative de faire justement de ce carcan le terrain d’expérimentations sur la mise en scène et la direction d’acteurs.

Les comédiens qui, eux aussi, semblent enfermés dans cet esprit de clivage, évoluent chacun dans un registre différent. Si Gaspard Ulliel et Vincent Cassel s’opposent autant que leurs personnages respectifs dans des styles de jeu aux antipodes l’un de l’autre – l’un dans la retenue constante, l’autre dans l’agressivité d’abord rentrée puis éclatante –, ils tiennent à eux deux le film dans son équilibre instable entre ces deux extrémités et proposent les prestations les plus fortes. Ce qui se trouve au milieu semble dès lors être en flottement, et les trois actrices livrent des performances beaucoup plus inégales : Léa Seydoux s’en tire bien dans cet entre-deux délicat et se calque sur la douceur d’Ulliel et l’agressivité de Cassel selon qu’elle donne la réplique à l’un ou à l’autre, Nathalie Baye ressort un vieux numéro de mère extravagante entre un personnage d’Almodovar et la Anne Dorval de Mommy mais ne convainc pas du tout dans cette fausse folie forcée, tandis que Marion Cotillard se coltine le rôle le plus ingrat d’un personnage en retrait et balbutiant dans lequel elle n’est pas vraiment à sa place.

Outre ses deux premiers, Juste la fin du monde se présente donc comme le film le plus fragile de Xavier Dolan, probablement celui d’une mutation à venir, qui le voit vouloir atteindre une certaine forme de maîtrise scénaristique et de mise en scène, sans non plus se départir de la tendance au débordement qui le caractérise. Ce qui est certain, c’est qu’au jeu de massacre que pourrait induire ce grand rassemblement familial qu’il orchestre, il préfère mettre en exergue les petites réminiscences de lumière et les petits détails qui font naître l’émotion. Et c’est ce qui éloigne son cinéma de toute forme de misanthropie, coutumière de bon nombre de films de festivals.

Thibaut Grégoire

 

Retrouvez cette critique sur Le Suricate Magazine


FIFF 2015 – « Paul à Québec » de François Bouvier

Adapté d’un roman graphique du cru, Paul à Québec adopte le point de vue d’un dessinateur sympathique et lunaire pour décrire les derniers instants de son beau-père, atteint d’un cancer du pancréas, et les effets sur la famille entière.

cd23117b-528c-4098-817e-7134933ee026_JDX-NO-RATIO_WEB

Inutile de dire que l’on est ici en territoire largement connu. Si les premières minutes du film – avant la grande révélation de la maladie du patriarche – laisse penser que l’on est dans une petite chronique pittoresque et bucolique d’une famille nombreuse réunie à la campagne, la prise à bras le corps d’un sujet empreint de pathos le fait irrémédiablement virer vers une resucée à peine modifiée des larmoyantes et lénifiantes Invasions Barbares. Peut-être que le cinéma québécois était en manque d’un gros succès sentimentaliste, carburant à plein régime au chantage émotionnel. Si Paul au Québec est plus modeste et donc moins antipathique que le faux chef-d’œuvre de Denys Arcand, il n’en demeure pas moins l’archétype d’un cinéma passéiste et dépassé, reposant sur de grosses ficelles et capitalisant sur la manipulation émotionnelle du spectateur.

Thibaut Grégoire

 

Le FIFF se tient à Namur du 2 au 9 octobre 2015

Plus d’infos sur le site du FIFF


« Everest » de Baltasar Kormákur : Un sommet de sentimentalisme

Habitué depuis quelques temps à jouer les presse-boutons pour des films d’actions hollywoodiens aux qualités toutes relatives (Contrebande, 2 Guns), l’Islandais Baltasar Kormákur continue sur sa lancée américaine et se voit confier un projet de grande envergure, un film catastrophe équipé d’un casting 4 étoiles et tiré d’une histoire vraie.

12025920_1164166683596739_1756100830_o

En 1997, l’écrivain, journaliste et alpiniste Jon Krakauer publie Tragédie à l’Everest (Into Thin Air: A Personal Account of the Mt. Everest Disaster), dans lequel il fait le récit d’une tragédie dont il fut le témoin direct en 1996 : la disparition de huit alpinistes dans une énorme tempête, suite à une mauvaise gestion de la logistique et des informations météorologiques. Ce sont deux expéditions distinctes, s’étant alliées pour l’occasion, qui se sont retrouvées au milieu de ce déchaînement des éléments.

Dans le présent film, les deux chefs d’expéditions sont interprétés par Jason Clarke et Jake Gyllenhaal, tandis que Josh Brolin, John Hawkes ou encore Sam Worthington incarnent d’autres alpinistes impliqués. À ce casting actif essentiellement masculin s’ajoute un casting féminin beaucoup plus passif (Robin Wright, Keira Knightley, Emily Watson) qui se contente d’attendre les maris à la maison et/ou de communiquer avec eux par talkie-walkie, de manière totalement impuissante. Bien que conforme à la réalité des faits, cet aspect très « viriliste » du film le rend quelque peu antipathique.

Il renoue en outre avec un type de cinéma que l’on croyait oublié, celui des gros films catastrophes aux castings de stars, plus emblématique des années 70-80 que des années 2000 – Airport, Earthquake, La Tour infernale. Cette configuration légèrement passéiste est néanmoins contrebalancée par une approche technicienne beaucoup plus dans l’air du temps, à savoir l’immersion totale par l’utilisation de la 3D et par un montage sonore englobant censé placer le spectateur au cœur de l’action.

Cela a toujours été le grand rêve du cinéma à grand spectacle que de mettre son public dans des conditions les plus proches possibles de la réalité afin de lui faire vivre pleinement l’action en même temps que les personnages. Cette démarche est la même depuis les balbutiements du cinématographe et le cinéma des attractions, mais ne suffit malheureusement pas à effacer une construction bancale et des personnages trop stéréotypés.

Le film a beau passer une bonne heure à installer ses protagonistes et a essayer de les rendre attachants, c’est totalement peine perdue. Il est en effet très difficile d’éprouver la moindre empathie pour ces hommes qui se sont mis dans cette situation difficile de leur propre chef. C’était un peu le même défaut que l’on pouvait trouver dans Into the Wild, également adapté d’un livre édifiant de Jon Krakauer ; les héros d’Everest tout comme celui du film de Sean Penn étaient au courant des risques qu’ils prenaient et ont voulu aller au bout de leur quête dans la seule optique du dépassement de soi. Hors le film tend à les présenter, in fine, comme des héros s’étant trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, ce qu’ils ne sont absolument pas.

Il y a en outre quelque chose d’obscène dans la manière de montrer la mort de ces hommes et dans la hiérarchisation qui semble y être à l’œuvre. En gros, plus le personnage a été développé par le scénario, plus sa mort prend de l’importance dans le récit. Cette manière de faire en dit long sur le camp que le film à choisi entre hommage factuel aux victimes et rouleau compresseur du grand spectacle.

Au final, cette ode aux hommes, aux vrais, qui défient les éléments au péril de leur vie, donne naissance une fois de plus à un cinéma hybride qui se cherche constamment entre action macho et manipulation émotionnelle. À cet égard, le film atteint son apogée sentimentaliste lors d’une scène rejouée avec moult larmes et violons, dans laquelle le chef d’expédition frigorifié et au bout de ses forces parle au téléphone avec sa femme enceinte, qui lui dit de tenir bon. Nul doute que dans ce « climax » dramaturgique, la dictature du spectacle et de la fiction a définitivement pris le pas sur la volonté de coller aux faits réels.

Thibaut Grégoire

 

Retrouvez cette critique sur Le Suricate Magazine