Critique et analyse cinématographique

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« American Made » de Doug Liman : La chute d’Icare selon Tom Cruise

Si l’on suit de manière intermittente la carrière du réalisateur Doug Liman, bon faiseur hollywoodien qui semble parfois être traversé par de réelles impulsions d’auteur (1), sa collaboration avec Tom Cruise – après Edge of Tomorrow en 2014 – donne à nouveau l’occasion, avec cet American Made, de s’interroger sur l’image et le statut cinématographiques de cet acteur passionnant, dont la carrière est émaillée de rôles emblématiques et de collaborations avec quelques-uns des plus importants auteurs américains (Kubrick, De Palma, Anderson, Mann, etc.).

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Arrivé à un point de sa carrière où il semble cantonné à du divertissement, à construire des films autour de sa personnalité (les Mission : Impossible, Jack Reacher et sa suite) ou à déambuler tel un fantôme dans de grosses machines sans âme, qui n’ont pas vraiment besoin de sa présence (La Momie), l’acteur opère un pas de côté – avec un cinéaste qui n’est donc pas vraiment un auteur mais avec qui il semble être sur un terrain d’entente propice à la création commune – qui, non seulement, tord de manière bénéfique la figure du héros monolithique qu’il incarne maintenant presque automatiquement, mais lui fait également faire un retour en arrière assez vertigineux vers les débuts de sa filmographie et l’un de ses emplois les plus déterminants.

À la manière de son personnage dans Edge of Tomorrow, Cruise est comme pris dans une boucle temporelle et sa carrière repliée sur elle-même. En incarnant le pilote Barry Seal (2), l’acteur reprend un emploi qu’il a déjà endossé dans la deuxième partie des années 80 – pilote d’avions de chasse dans Top Gun (Tony Scott, 1986) mais également pilote automobile dans Jours de tonnerre (Tony Scott, 1990) – ce qui amène le cinéphile joueur à tisser des liens entre le Tom Cruise d’alors et celui d’aujourd’hui, entre ce que représentent ces deux types de divertissement séparés par le temps mais également par leurs enjeux thématiques, entre Maverick (3) et Barry Seal.

Le personnage de Barry Seal est une sorte de pantin désarticulé, brinquebalé entre les intérêts de deux camps opposés, mais aussi aveuglé par le goût de l’adrénaline et l’appât du gain. Comme Maverick dans Top Gun, il est gouverné par cette idée – plus inconsciente, dans le cas présent – de vouloir toujours se dépasser, suivant le culte du « toujours plus haut, toujours plus fort » qui est à la fois le moteur et la malédiction de nombre de personnages de la fiction américaine. Mais si, dans Top Gun, cette idée finissait par être validée par le discours moral et idéologique du film, pleinement inscrit dans un patriotisme caractéristique du divertissement populaire de son époque, elle est vue d’un œil beaucoup plus cynique dans American Made, lui aussi marqué par une attitude un peu systématique de son époque – cette façon d’être revenu de tout. Là où, dans Top Gun, Maverick échouait puis se relevait, pour revenir encore plus fort et déterminé, Barry Seal est un personnage qui se croit invincible mais finit par être rattrapé par des forces et des enjeux qui le dépassent. Ayant volé trop près du soleil, il est ainsi condamné à se brûler les ailes et à tomber.

Dans les deux cas, le personnage incarné par Tom Cruise est totalement représentatif de la manière dont l’époque conçoit ses héros et ce qui fait d’eux des êtres « extra-ordinaires ». Maverick en était un parce qu’il faisait ce que le pouvoir attendait de lui et qu’il dépassait ses limites, Barry Seal en devient indirectement un parce qu’il s’est joué du pouvoir avant d’en devenir une sorte de martyr exemplaire. Tout comme la propagande patriotique était un système dans les années 80, la critique du pouvoir et du gouvernement par le prisme de faits divers éloignés dans le temps en est probablement devenue un autre. Traversant le temps de manière presque – le cinquantenaire commence tout de même doucement à endosser des rôles de quarantenaires – intemporelle, Tom Cruise reste un marqueur indispensable pour pointer les tendances idéologiques et politiques de l’industrie hollywoodienne.

Thibaut Grégoire

 

(1) On pouvait, par exemple, déceler une vraie volonté de donner à des personnages d’outsiders l’opportunité d’une revanche vis-à-vis d’une certaine forme de pouvoir oppressant, dans Jumper ou encore Edge of Tomorrow.

(2) Ancien pilote de ligne recruté tour à tour par la DEA et par le cartel de Medellín pour des missions en sous-main, condamné à jouer inlassablement un double-jeu mais s’enrichissant grandement au passage.

(3) Personnage incarné par Tom Cruise dans Top Gun.

 

(American Made de Doug Liman (2017) – avec Tom Cruise, Sara Wright, Domhnall Gleeson, E. Roger Mitchell, Caleb Landry Jones, Jesse Plemons)

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Top 5 Jake Gyllenhaal

À l’occasion de la sortie en salles de Life, film d’horreur science-fictionnel dans l’ombre d’Alien et sans grand intérêt, petit retour sur la carrière de l’un des acteurs du film, Jake Gyllenhaal, à travers cinq films et cinq rôles. Top 5 subjectif…

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1/ Zodiac de David Fincher

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Le meilleur film de Gyllenhaal est également le meilleur de son réalisateur, David Fincher. Une fresque ample sur la traque du serial killer du même nom, à la fin des années 60.

 

2/ Donnie Darko de Richard Kelly

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Le film qui a révélé Gyllenhaal reste une œuvre culte pour ceux qui l’ont découverte à sa sortie. L’image de l’acteur restera d’ailleurs intimement liée à ce personnage pour ceux-là même, qui auront dès lors un penchant pour ses personnages les plus « borderline » – ceux de Nightcrawler, de End of Watch ou de Demolition.

 

3/ Nightcrawler de Dan Gilroy

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Polar très noir dans un LA nocturne, et le personnage le plus fou – dans tous les sens du terme – composé par l’acteur.

 

4/ Le Jour d’après de Roland Emmerich

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Considéré comme le grand film « sérieux » – car écolo-conscient – de Roland Emmerich, Le Jour d’après reprend pourtant la structure de films catastrophes « mainstream » et les grandes lubies du réalisateur d’Independence Day. La performance de Gyllenhaal n’est pas franchement ce qu’il y a de plus marquant dans ce film, mais celui-ci se suffit à lui-même, en tant que divertissement plus qu’honnête.

 

5/ Brokeback Mountain d’Ang Lee

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Un film important et attachant, dont la structure très étrange, usant de l’ellipse à outrance, a tout de même de quoi décontenancer.


« Her » de Spike Jonze : Désincarné

Après deux collaborations fructueuses avec le scénariste Charlie Kaufman et un intriguant mais inégal Max et les maximonstres, ce quatrième long métrage devait être pour Spike Jonze l’occasion d’affirmer son univers de cinéaste. C’est malheureusement son absence de singularité et de maîtrise qu’il finit par démontrer.

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Situant son action dans un futur incertain, dans lequel tout ou presque peut être commandé par la voix, Her repose donc sur l’une des plus flagrantes fausses bonnes idées de l’histoire du cinéma. Ce qui est filmé est forcément plat puisque le geste et l’action physique sont bannis du champ des possibles. Faire reposer un film entier sur la parole et le dialogue était malgré tout un défi intéressant, que Jonze apparaît in fine totalement incapable de relever.

Décrivant la relation amoureuse entre un homme en instance de divorce et la voix de son ordinateur, le film met donc en scène un acteur (Joaquin Phoenix) et une voix (Scarlett Johansson), et enchaîne principalement les scènes à un seul personnage. La manière de filmer l’acteur – au demeurant l’un des plus passionnants du moment – aurait pu constituer l’attrait et l’ossature visuelle du film, si tant est qu’elle fut inédite.

Se contentant de rejouer des poses stylistiques déjà éprouvées par lui-même ou par – au hasard – Sofia Coppola dans Lost in Translation, Jonze semble se reposer sur trois choses : son scénario bancal, la musique autosuffisante d’Arcade Fire et son acteur livré à lui-même. En résulte forcément un film aussi désincarné que son héroïne.

Thibaut Grégoire


« Dallas Buyers Club » de Jean-Marc Vallée : Nouvel académisme

Challenger dans la course aux oscars, Dallas Buyers Club donne l’occasion à Matthew McConaughey d’asseoir son nouveau statut d’acteur respectable et de livrer une performance physique destinée aux récompenses en tous genres.

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Dans les années 80, Ron Woodroof, cowboy homophobe malade du sida, devint héros malgré lui en se battant contre l’industrie pharmacologique et en faisant circuler clandestinement un traitement alors non reconnu. À partir de cette histoire de David contre Goliath, le film fait évoluer son récit de façon très linéaire, à la manière de récits réalistes sur des héros ordinaires, comme avaient pu l’être le Erin Brockovich de Soderbergh, ou plus récemment le Promised Land de Gus Van Sant.

Malheureusement, la politique anti-spectaculaire du film s’oppose à la prestation très appuyée et démonstrative de McConaughey, qui tire finalement toute l’attention vers lui là où la distance aurait été de rigueur, tandis que la mise en scène se complaît dans un naturalisme de façade (avec caméra à l’épaule et image délavée) tout en se laissant parfois aller à des accélérations de montage tout à fait déplacées pour ce type de sujet délicat.

Si le film évite de tomber dans le sentimentalisme, essentiellement par son écriture, il n’échappe donc pas à d’autres pièges d’un certain académisme nouveau, dans sa réalisation et son interprétation.

Thibaut Grégoire


Top 5 François Damiens

À l’occasion de la sortie de l’innommable Je fais le mort, faisons le point sur la filmographie et les rôles de François Damiens, histoire de mettre en avant les bons films en avant et d’oublier les faux pas.

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5/ La Famille Wolberg d’Axelle Ropert ex-aequo Tango Libre de Frédéric Fonteyne

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La Famille Wolberg a peut-être été surestimé par les Inrocks et les Cahiers du cinéma, il n’en reste pas moins intéressant et représente la première vraie tentative réussie de Damiens dans le registre dramatique.

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Quant au film de Frédéric Fonteyne, s’il est totalement passé inaperçu à sa sortie, il réserve quelques beaux moments d’écriture et d’interprétation, malgré une mise en scène très classique.

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4/ Ni à vendre, ni à louer de Pascal Rabaté

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Farce burlesque « tatiesque » et décalée dans laquelle François Damiens ne fait que participer à un casting d’ensemble, au service du film et de son univers.

Voir l’interview de Pascal Rabaté

 

3/ JCVD de Mabrouk El Mechri

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Dans un film totalement dévoué à l’image et au « mythe » de Jean-Claude Van Damme, Damiens tire son épingle du jeu en incarnant un truculent commissaire bruxellois. Le film est par ailleurs assez agréable à regarder, avec son esthétique rétro et son humour bon-enfant.

 

2/ Une pure affaire d’Alexandre Coffre

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Comédie grinçante qui joue pleinement de l’image du comédien et dans laquelle il explose littéralement le carcan du comique boulevardier pour laisser libre cours à sa folie et imposer son personnage atypique dans le paysage cinématographique français.

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1/ Tip top de Serge Bozon

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Incontestablement le meilleur film dans lequel Damien ait joué, fou et inclassable, et qui lui permet de camper son personnage le plus étonnant et hors-normes, en compagnie d’un casting tout aussi excellent.

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« Une pure affaire » d’Alexandre Coffre, avec François Damiens

Tout commence comme une comédie policière banale : un quidam un peu faible trouve par hasard un sac contenant des sachets de cocaïne ; il décide de les revendre pour arrondir ses fins de mois et se donner l’impression d’être un dur. Jusque-là, le film d’Alexandre Coffre semble ratisser des sentiers battus et fait affluer les références à la pelle dans la mémoire du cinéphile. En effet, de Fargo à A Simple Plan, le film ne cache jamais ses influences. Mais ce qui frappe, dans Une pure affaire, c’est justement sa manière de jouer avec les citations et les clichés pour surprendre son spectateur et emprunter des chemins auquel celui-ci ne s’attendait pas.

Le film est donc une comédie, ou tout du moins en a l’air. Il s’ouvre comme tel, rythmé par une musique espiègle, tandis que la caméra se rapproche du visage de l’acteur comique par excellence, François Damiens. C’est précisément grâce à cet acteur et son passif que le film est parvenu, avant même d’être vu, à asseoir son statut de comédie, pour mieux étonner par la façon dont il s’éloigne du genre.

Damiens, même s’il est passé devant la caméra d’ « auteurs » tels que Jacques Doillon ou Axelle Ropert, est aujourd’hui reconnu, en Belgique et en France, comme un acteur au tempérament comique sans égal. Ses prestations saluées par la critique et les professionnels sont dans L’Arnacoeur ou dans Dikkenek, plutôt que dans Le premier venu ou La famille Wolberg. Alors qu’il semble recycler, dans ses rôles strictement humoristiques, des personnages qu’il a lui-même créé pour ses fameuses caméras cachées – sur lesquelles il s’est fait la main – il donne l’impression de s’arrêter de jouer lorsqu’il aborde un autre type de rôle, comme ici. Bien sûr, le film reste baigné dans une atmosphère de comédie, et le surgissement de celle-ci à tout moment du film se traduira par un retour de l’acteur à ses premiers amours, mais c’est bien par son naturel assumé que l’acteur surprend et sert le film dans son ambition de rupture avec les codes du genre.

Le naturel de l’acteur se traduit, entre autres, par une donnée qui peut sembler paradoxale de prime abord : le refus de se conformer à la norme des autres acteurs. On le retrouve effectivement au milieu d’une galerie de personnages plus ou moins monolithiques, campés par des figures connues du cinéma de qualité française ou issus de la scène humoristique parisienne. Pascale Arbillot, Didier Flamant et Laurent Lafitte, entre autres, sont des acteurs reproduisant des types de jeu de manière tout à fait honorable, mais constitutives d’un cinéma dérivé du théâtre, voir du café-théâtre. Or, Damiens, si l’on serait tenté de penser qu’il vient d’un milieu comparable, en est en réalité aux antipodes. Il a fait son apprentissage de manière beaucoup plus sauvage, sur le terrain, si l’on peut dire, devant interagir avec des gens « de la rue ». Sa formation atypique semble avoir fait de lui un acteur qui peut paraître proche des « vrais gens », même dans quelque chose d’aussi formaté qu’une comédie policière « à la française ». D’où l’intérêt de le placer, tel un chien dans un jeu de quilles au milieu d’acteurs à la formation plus classique. Cela donne à son personnage une épaisseur inespérée pour ce genre de film.

Le refus de Damiens de se conformer à une norme se traduit également par un détail périphérique : son accent. Contrairement à d’autres acteurs belges qui, lorsqu’ils se retrouvent dans un film français, ont tendance à gommer cette particularité, il semble en faire peu de cas et l’arbore tout au long du film, sans que cela paraisse bizarre un seul instant. Le second rôle Nicolas Marié lui décoche d’ailleurs une réplique à double, voire triple sens, lorsque, tentant d’envoyer un sms, il demande à Damiens : « Vous savez faire les accents, vous ? ». Un clin d’œil malin à tout ce que représente cet acteur protéiforme issu d’un autre milieu, celui des humoristes kamikazes à qui se travestir, prendre des accents ne fait pas peur.

Le film joue donc, entre autres, sur l’image que véhicule son comédien principal pour brouiller les pistes. Aller voir un film avec François Damiens équivaudrait forcément à aller voir une comédie. Cette idée reçue est assez vite balayée, après une première rupture de ton, dès le premier quart du film. Ce qui commence comme une comédie de mœurs d’apparence assez convenue se mue peu à peu en une comédie noire légèrement subversive, puis semble carrément basculer dans le polar glauque avant de se rattraper, par une série de pirouettes finales, et de retourner dans les chemins plus balisés de la comédie familiale. Cet éclectisme de genres au sein d’un même film, et l’abondance de rebondissements, est symptomatique d’une écriture fort influencée par les séries télévisées. On imagine aisément que l’intrigue puisse servir de postulat de départ pour une série s’étalant sur trois ou quatre saisons. D’ailleurs, outre les références aux films évoqués précédemment, Une pure affaire fait irrémédiablement penser à des séries comme Weeds ou même Breaking Bad. Mais ce type d’écriture, guidé par le rebondissement et l’art de retomber sur ses pattes, donne quelque chose de plus abrupt dans un film de moins d’une heure et demi. Le ton dur disparaît aussi vite qu’il était apparu et le film se clôt de manière plus conventionnelle, comme s’il n’avait pas la force d’aller jusqu’au bout de sa noirceur atypique.

Thibaut Grégoire