Critique et analyse cinématographique

« Juste la fin du monde » de Xavier Dolan : Famille décomposée

Premier film au casting exclusivement français pour Xavier Dolan, Juste la fin du monde est l’adaptation d’une pièce de théâtre de Jean-Luc Lagarce et l’occasion pour l’auteur de Laurence Anyways et de Mommy de resserrer son cinéma autour d’un presque huis-clos étouffant, comme il l’avait déjà fait avec Tom à la ferme en 2013.

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La pièce et le film montrent le retour dans sa famille d’un écrivain à succès pour y annoncer sa mort prochaine, due à une grave maladie. Mais la pression de ces retrouvailles – avec une mère fantasque, une jeune sœur qu’il a à peine connue, un frère jaloux et une belle-sœur timide mais clairvoyante – et celle d’une cassure originelle dont on ne connaîtra jamais vraiment les tenants et les aboutissants l’empêcheront continuellement de faire son aveu.

L’aspect de drame psychologique en circuit fermé que revêt le prétexte du film – et probablement tout le texte de la pièce de Lagarce – est contourné par le passif du cinéma de Dolan. Alors que l’on pense à plusieurs reprises se trouver dans un règlement de comptes familial – façon Festen ou encore, plus récemment, Préjudice –, les films précédents du jeune cinéaste se rappellent à notre mémoire, comme pour attester d’une certaine légitimité et de l’originalité de son point de vue sur les microcosmes familiaux. Tout comme dans J’ai tué ma mère, Tom à la ferme ou Mommy, la famille est ici présentée comme une cellule oppressante et le rapport à la mère comme ambivalent, tenu par un lien indéfectible, presque mystique, mais également constamment conflictuel ou méfiant.

Le grand pari formel du film est de doubler l’impression d’enfermement en ne recourant pratiquement qu’à des plans serrés – gros plans, inserts, etc. – pour rester au plus près des personnages et de leurs sentiments. La caméra de Dolan scrute ainsi les visages de ses comédiens, et plus particulièrement celui d’un Gaspard Ulliel presque mutique. Ulliel, dans le rôle du fils prodigue de retour dans une famille lui étant devenue étrangère, devient ainsi une sorte de réceptacle d’émotions, emmagasinant toujours avec le même sourire crispé les frictions et les affrontements qui se déroulent sous ses yeux et le touchent parfois de plein fouet sans qu’il ne vacille.

On sent bien que Xavier Dolan essaie de rentrer petit à petit dans un cycle de « maturité » qui n’est peut-être pas ce qui lui va le mieux. Juste la fin du monde est plus « propre » que Laurence Anyways ou que Mommy, plus contrôlé et moins ouvert aux percées de folie ou aux envolées lyriques. Mais le cinéaste se ménage néanmoins toujours un espace pour de tels apartés – ici, par le biais de souvenirs abstraits et musicaux –, qui ressemblent aussi de plus en plus à un système. Après On ne change pas de Céline Dion dans Mommy, c’est Dragostea din tei d’Ozone qui a droit à son utilisation in extenso à l’occasion d’une réminiscence à la fois anecdotique et onirique.

Si Dolan a depuis longtemps ses défenseurs et ses partisans, et se plaît à entretenir cette image d’un cinéaste clivant, à la personnalité trouble, Juste la fin du monde est peut-être le film qui complexifie quelque peu ce clivage, puisqu’il peut produire tour à tour de l’admiration et de l’agacement, la sensation d’être à la fois dans un cinéma d’auteur trop systématisé, qui se complaît dans la confrontation et le malaise – les scènes collectives tendent presque toutes vers une apogée de tension, qui menace sans cesse de basculer dans l’hystérie –, et dans une tentative de faire justement de ce carcan le terrain d’expérimentations sur la mise en scène et la direction d’acteurs.

Les comédiens qui, eux aussi, semblent enfermés dans cet esprit de clivage, évoluent chacun dans un registre différent. Si Gaspard Ulliel et Vincent Cassel s’opposent autant que leurs personnages respectifs dans des styles de jeu aux antipodes l’un de l’autre – l’un dans la retenue constante, l’autre dans l’agressivité d’abord rentrée puis éclatante –, ils tiennent à eux deux le film dans son équilibre instable entre ces deux extrémités et proposent les prestations les plus fortes. Ce qui se trouve au milieu semble dès lors être en flottement, et les trois actrices livrent des performances beaucoup plus inégales : Léa Seydoux s’en tire bien dans cet entre-deux délicat et se calque sur la douceur d’Ulliel et l’agressivité de Cassel selon qu’elle donne la réplique à l’un ou à l’autre, Nathalie Baye ressort un vieux numéro de mère extravagante entre un personnage d’Almodovar et la Anne Dorval de Mommy mais ne convainc pas du tout dans cette fausse folie forcée, tandis que Marion Cotillard se coltine le rôle le plus ingrat d’un personnage en retrait et balbutiant dans lequel elle n’est pas vraiment à sa place.

Outre ses deux premiers, Juste la fin du monde se présente donc comme le film le plus fragile de Xavier Dolan, probablement celui d’une mutation à venir, qui le voit vouloir atteindre une certaine forme de maîtrise scénaristique et de mise en scène, sans non plus se départir de la tendance au débordement qui le caractérise. Ce qui est certain, c’est qu’au jeu de massacre que pourrait induire ce grand rassemblement familial qu’il orchestre, il préfère mettre en exergue les petites réminiscences de lumière et les petits détails qui font naître l’émotion. Et c’est ce qui éloigne son cinéma de toute forme de misanthropie, coutumière de bon nombre de films de festivals.

Thibaut Grégoire

 

Retrouvez cette critique sur Le Suricate Magazine

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