Critique et analyse cinématographique

« Nos souvenirs » de Gus Van Sant : La forêt des songes

Sélectionné il y a déjà un an au Festival de Cannes, le dernier Gus Van Sant ne nous arrive que maintenant, principalement à cause d’un accueil désastreux lors de sa présentation. Jugé naïf, sentimentaliste, moralisateur, le film a assurément déçu la critique européenne, et surtout française, qui a toujours accompagné le cinéaste américain, pour ses films d’auteurs exigeants (Elephant, Last Days, Paranoïd Park,…) comme pour ses tentatives hollywoodiennes (Good Will Hunting, À la rencontre de Forrester, Milk,…). Faisant indiscutablement partie de la seconde catégorie, Nos souvenirs (The See of Trees, en VO) ne mérite cependant pas un tel lynchage en règle, malgré des défauts apparents.

original

Suite au décès de sa femme, Arthur Brennan décide de se suicider. Il se rend au Japon, dans la forêt d’Aokigahara, choisie par de nombreux suicidaires pour y mettre fin à leurs jours. Une fois sur place, les souvenirs de sa femme et des épreuves endurées, ainsi que le contact d’un homme japonais qui cherche désespérément l’issue des bois, mènent progressivement Arthur à changer d’avis. Mais les deux hommes sont désormais prisonniers de la forêt.

Le film alterne donc deux lignes narratives : celle de l’errance dans la forêt, espèce de « survival » existentialiste entre rêverie et réalisme, et celle des souvenirs, qui retrace de manière très linéaire les derniers mois du couple que formait Arthur avec son épouse Joan, d’un délitement progressif à un dernier sursaut dû au combat de Joan contre une tumeur au cerveau. La partie « souvenirs » est clairement dans le registre du mélodrame et s’enfonce dans celui-ci de manière toujours plus appuyée et démonstrative. Heureusement, il s’agit précisément de souvenirs, et c’est là que le film se sauve en partie.

Il y a effectivement une dimension morale à Nos souvenirs, qui fait l’éloge des valeurs traditionnelles du couple comme noyau inébranlable, malgré les épreuves. Mais cet enjeu très hollywoodien, renforcé par le potentiel lacrymal de la partie consacrée à la lutte contre la maladie, est finalement relégué au second plan, ou du moins déplacé puisque appartenant au passé. L’enjeu présent du film est cette errance de deux hommes en proie à la fois à ces démons du passé et aux menaces plus immédiates et pragmatiques de la nature qui les entoure.

Le film navigue donc entre deux genres, pas toujours avec la plus grande subtilité, mais il s’en dégage néanmoins une réelle étrangeté, une bizarrerie que l’on ne peut trouver que dans ce type de films malades, en recherche constante de leur voie. Le dénouement, même très naïf et plein de bons sentiments, reste dans cette idée d’un équilibre instable entre récit initiatique édifiant et rêverie métaphysique.

Thibaut Grégoire

 

Retrouvez cette critique sur Le Suricate Magazine

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