Critique et analyse cinématographique

« À peine j’ouvre les yeux » de Leyla Bouzid : Avant la révolution

Cinq ans après la révolution tunisienne, la jeune cinéaste Leyla Bouzid réalise un premier film dans lequel elle revient sur les années qui ont précédé ce soulèvement populaire et s’attarde sur le climat de peur et de paranoïa qui régnait sur la jeunesse avide de liberté, sous le gouvernement Ben Ali.

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À peine j’ouvre les yeux se concentre sur un personnage tributaire de toute cette jeunesse qui grouille dans les rues et dans les bars de Tunis : la jeune Farah qui, promise à des études de médecine par sa famille et particulièrement par sa mère, préférerait se consacrer au groupe de musique dont elle est la chanteuse, et vivre son histoire d’amour avec Borhène, un des musicien du groupe. Partagés entre le désir de faire de la musique sans restrictions et celui de dire des choses sur le climat social et politique du pays, les membres du groupe naviguent en eaux troubles.

Il y a indéniablement de la vie dans ce premier film plein de bonnes intentions et emmené par la jeune actrice et chanteuse Baya Medhaffar, qui crève littéralement l’écran. Le film parvient, dans sa première partie, à rendre compte du désir de liberté d’une génération, encore bridée par l’ombre des traditions et du patriarcat, et pas encore arrivée à maturité. Leyla Bouzid prend visiblement beaucoup de plaisir à filmer les scènes de musique, symboliques de ce bouillonnement. Mais c’est aussi dans la répétition systématique de ces scènes que le film trouve son premier essoufflement et commence à tourner à vide.

On a assez vite compris que la musique est ici synonyme de liberté et que ceux qui tentent de la faire taire participent de la pression sociale et politique sur un peuple opprimé. Le film pourrait très bien se contenter de montrer cette tentative de résistance à petite échelle, préfigurant le soulèvement populaire prochain, mais finit par céder à la tentation de « sur-dramatiser » la situation et de faire de son personnage principal le martyr exemplaire du régime.

Dans sa dernière partie, le film se complaît à regarder la pauvre Farah se faire maltraiter et subir les effets d’un contexte politique intenable. Si l’on devait juger un film sur ses intentions ou sur son sujet, À peine j’ouvre les yeux serait excellent, mais le fait est qu’il se vautre dans les tares d’un cinéma d’auteur international balisé et démonstratif, qui préfère enfoncer le clou pour appuyer son propos plutôt que de laisser respirer jusqu’au bout sa mise en scène et ses personnages.

Thibaut Grégoire

 

Retrouvez cette critique sur Le Suricate Magazine

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