Critique et analyse cinématographique

« Asphalte » de Samuel Benchetrit : Décalage chronique

Pour son cinquième long métrage, Samuel Benchetrit s’attaque pour la première fois à l’adaptation d’une de ses œuvres littéraires, puisqu’Asphalte n’est autre que la version filmée de deux nouvelles issues des Chroniques de l’asphalte, publiées entre 2005 et 2010. Une troisième histoire a été ajoutée pour constituer un film à sketches déguisé. En effet, les trois segments ont été montés ensemble, même si aucun des protagonistes de l’un n’interagissent avec ceux d’un autre.

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Trois lignes narratives se côtoient donc sans jamais se rejoindre, tout en prenant comme décor le même immeuble HLM, en pleine banlieue désaffectée. D’un côté, on suit Sternkowitz, un locataire radin qui n’a pas voulu participer aux frais d’un tout nouvel ascenseur et qui se retrouve interdit d’utiliser celui-ci quand un accident lui fait perdre l’usage de ses deux jambes. D’un autre, un astronaute américain échoue par hasard sur le toit de l’immeuble et se retrouve recueilli par une femme d’origine maghrébine dont le fils est en prison, en attendant que la NASA vienne le rechercher. Enfin, un jeune garçon vivant avec une mère constamment absente se lie d’amitié avec une comédienne sur le retour vivant sur le même palier.

Cette troisième histoire, qui est celle ajoutée aux deux Chroniques de l’asphalte d’origine, est probablement la plus personnelle venant de Samuel Benchetrit, puisqu’elle met en scène son fils Jules – qu’il a eu avec Marie Trintignant – dans un rôle proche de la réalité, puisque subissant l’absence d’une mère. L’utilisation qui y est faite d’Isabelle Huppert permet aussi de questionner l’actrice en tant qu’icône et image de l’inconscient collectif, notamment lorsqu’il la met face à un film qu’elle a tourné 40 ans auparavant (La Dentellière de Claude Goretta, rebaptisé La Femme sans bras pour l’occasion). Ce segment est de loin le plus intéressant des trois, même s’il n’échappe pas à quelques fautes de goût – Huppert vomissant dans les toilettes, comme un passage obligé d’un certain cinéma bobo qui ne sait plus comment choquer.

Le gros problème est donc que ce sketch plus ou moins réussi soit monté avec les deux autres. S’il avait été indépendant, on aurait pu le sauver en tant que court métrage, mais ce choix d’homogénéité le fait fondre dans un film globalement raté. Le segment mettant en scène Gustave Kervern en Sternkowitz commence précisément comme un film de Kervern – et de son comparse Benoît Delépine – trop décalé et misanthrope pour être honnête. Il se rattrape quelque peu dans son développement, lorsque la solitude de Sternkowitz rencontre celle d’une infirmière de nuit, mais le jeu outré de Valeria Bruni Tedeschi dans ce rôle l’empêche de prendre son envol. Quant au sketch de l’astronaute, il apparaît comme la respiration poétique obligée, faisant se rencontrer deux univers diamétralement opposé dans une grande réconciliation politiquement correcte.

Le cinéma de Samuel Benchetrit a toujours été systématique dans sa recherche d’un décalage de façade, proche du fameux « esprit Canal », qui ne hante plus rien du tout. Son univers poético-naïf, tantôt corrosif, tantôt gentillet, fonctionne probablement mieux en littérature, là où il ne souffre pas d’une imagerie volontairement triste et délavée censée accentuer l’ancrage réel de ses digressions fantaisistes. Par rapport à l’esthétique publicitaire de J’aurais voulu être un gangster et à l’hystérie de Chez Gino, Asphalte apparaît comme largement plus regardable, mais ne se défait donc malheureusement pas des défauts de ce style parasité par les gimmicks et les fausses bonnes idées.

Thibaut Grégoire

 

Retrouvez cette critique sur Le Suricate Magazine

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