Critique et analyse cinématographique

« Mia Madre » de Nanni Moretti : Raison et sentiments

Cinéaste engagée mais en pleine remise en question artistique, Margherita doit faire face simultanément à deux situations stressantes. Sur le plan professionnel, un acteur américain fantasque est en train de parasiter le tournage de son prochain film. Sur le plan privé, son frère et elle se relayent au chevet de leur mère, qui vit ses derniers instants sur un lit d’hôpital.

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Avec un titre tel que Mia Madre, le nouveau film de Nanni Moretti crée irrémédiablement des attentes, en regard des différents versants de sa filmographie. Mais l’on n’est pourtant ni dans le côté autobiographique d’œuvres telles qu’Aprile ou Journal intime, ni dans le drame familial de La Chambre du fils. L’aspect autobiographique est bel et bien présent mais se situe plus dans la réflexion sur la pratique du cinéma que dans les affects, tandis que l’aspect dramatique se fait très discret et évanescent. En effet, là où le drame frappait de plein fouet les personnages de La Chambre du fils, confrontés à la mort brutale d’un enfant, la mort de la mère dans Mia Madre est amenée progressivement comme un fait inéluctable, et l’acceptation se fait dès lors dans la douceur.

Sans que cela ne se ressente vraiment dans sa construction scénaristique, le film établit des connections entre plusieurs dimensions de son récit, et cela par paires : tournage/réalité, rêve/réalité, vie/cinéma, vie/mort, etc. Ces vases communiquant répondent et s’opposent paradoxalement à l’un des grands thèmes du film : la difficulté de s’exprimer, de trouver les mots, et donc de communiquer. La mère perd la mémoire ou du moins celle-ci est de plus en plus confuse, l’acteur américain ne parvient pas à retenir son texte, et la réalisatrice se rend compte que son rapport aux gens n’est pas sain. La plupart de ces problèmes seront résolus justement par la parole puisque ce sont dans des scènes dialoguées très simples que l’on apprendra que l’acteur est atteint d’une maladie dégénérative qui agit sur sa mémoire, ou que Margherita demandera à son frère pourquoi personne ne lui dit qu’elle est trop autoritaire avant que celui-ci lui fasse comprendre qu’il l’a fait à de nombreuses reprises.

C’est peut-être une des pierres angulaires du cinéma de Moretti que de s’interroger sur les rapports humains, sur les gestes du quotidien et leurs répercussions, en apportant parfois de petites solutions, mais pas forcément et jamais de manière assommante ou moralisatrice. Et puis, Moretti s’interroge surtout sur lui-même, sur sa façon de faire du cinéma. Margherita est clairement son alter-ego et le film qu’elle tourne, s’il ne ressemble pas à proprement parler à un film de Moretti, est proche des préoccupations et des engagements de celui-ci. Aussi, quand elle se pose des questions sur sa méthode et sur l’utilité de son film, on ne peut qu’y voir une remise en questions d’anciennes certitudes qu’à pu avoir Moretti cinéaste. Pourtant, alors que Margherita remet en question un de ses préceptes selon lequel l’acteur, tout en interprétant son personnage, doit également être à côté de celui-ci, cette notion de distanciation et d’affirmation de la personnalité de l’acteur semble toujours être aussi déterminante dans la démarche de Moretti. Son choix de ne pas interpréter le personnage du cinéaste mais plutôt celui d’un frère bienveillant, au rôle à la fois déterminant et extérieur aux questionnements de l’héroïne, appuie bien cette position. C’était et c’est toujours une des particularités de son cinéma : cette faculté à prendre à bras le corps des sujets forts mais d’observer une distance nécessaire avec ceux-ci de manière à ne pas tomber dans la manipulation sentimentale, tout en gardant une certaine puissance émotionnelle.

Thibaut Grégoire

 

Retrouvez cette critique sur Le Suricate Magazine

2 Réponses

  1. Louis Dandroit

    Tout le contraire de Mio Re.

    décembre 20, 2015 à 23:36

  2. Louis Dandroit

    Et en version chinoise? 山河故人, Shān Hé Gù Rén

    janvier 5, 2016 à 14:13

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