Critique et analyse cinématographique

« Youth » de Paolo Sorrentino : Le cimetière des artistes

Voilà déjà plus de dix ans que l’italien Paolo Sorrentino divise la critique. Alors que les uns le considèrent comme le digne successeur de Fellini, les autres estiment qu’il n’est qu’une fausse valeur inventée de toutes pièces par le Festival de Cannes – tous ses films y sont automatiquement sélectionnés – qui n’a de cesse que d’étaler sa prétendue virtuosité technique au fil de longs métrages aussi léchés que vides. Inutile de préciser que l’auteur de ses lignes est plutôt de ce dernier avis. Cependant, Youth est probablement le plus regardable de ses films et repose même sur une belle idée, mais cela ne rend pas pour autant son cinéma moins problématique.

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Dans un hôtel de luxe isolé au pied des Alpes, le chef d’orchestre et compositeur à la retraite Fred Ballinger s’est retiré du monde social et professionnel avec la ferme intention de ne plus y retourner. Autour de lui gravitent plusieurs personnages tout aussi reclus que lui : sa fille en plein chagrin d’amour, son ami le réalisateur Mick Boyle qui tente désespérément de boucler le scénario de son prochain et ultime film, un jeune acteur désabusé qui prépare en secret un rôle mystérieux, ou encore un footballeur à la retraite qu’une obésité morbide rend presque invalide. Au milieu de ce havre de paix créé de toutes pièces, Ballinger devise allègrement sur la vie et la mort en compagnie de son vieux copain Mick.

À l’actif du film, on peut mettre son idée de départ, celle d’artistes en fin de parcours ou en gestation, qui s’isolent du monde de manière à se créer un cocon presque irréel, hors du temps. Le tout est de savoir s’il faut sortir de cette bulle ou y rester, point essentiel qui reste évidemment très flou. Et c’est là que le bât blesse dans ce film et dans l’entièreté du cinéma de Sorrentino. Jamais on ne sait si le cinéaste porte un regard critique sur ce qu’il dépeint ou s’il se complait dans cet univers faisandé et en vase clos. C’est toute la roublardise et l’hypocrisie d’une méthode qui a déjà fait ses « preuves » dans quelques faux chefs d’œuvre boursoufflés – dont le récent Grande Bellezza, oscar du meilleur film en 2014.

Le pire est que la mécanique de Youth fonctionne plutôt bien. Même si le rythme du film est assez lent et contemplatif, il est difficile pour les « anti-Sorrentino » les plus farouches d’admettre qu’ils se sont ennuyés. Grâce à des comédiens excellents (Michael Caine, Harvey Keitel, Rachel Weisz) et à une esthétique clinquante – on est plus ici dans un long clip publicitaire que dans une image de cinéma – on en vient même à se prendre d’empathie pour ces vieux riches qui ont pourtant un train de vie éhontément élitaire. Le spectateur anesthésié est donc bercé par le courant filmique – au gré des travellings virevoltants, sans réelle raison d’être – et se laisse presque prendre au piège « sorrentinien ».

Ce n’est que lorsque le réalisateur retombe dans ses travers les plus ostentatoires, donnant lieu à de grands moments de ridicule ou de mauvais goût – Ballinger dirigeant un troupeau de vaches dans un symphonie pour meuglements et bruits de clochettes ; Hitler débarquant dans l’hôtel ; un plan ignoble sur une vieille femme paralysée, la tête collée à une vitre –, que la raison revient au cinéphile exigeant pour lui ouvrir les yeux sur les manipulations de ce cinéaste de l’esbroufe.

Il peut alors se rendre compte que le film ne fait que mettre en scène une élite refermée sur elle-même qui se regarde le nombril, et que Sorrentino prend bien évidemment fait et cause pour celle-ci – à laquelle il estime probablement appartenir. Dans cet hommage revendiqué au cinéma d’antan – La Grande Bellezza rejouait La Dolce Vita, Youth singe Huit et demi – la nostalgie s’apparente à du passéisme et la modernité n’apporte que des aberrations – en vrac : la suprématie des séries sur le cinéma, le culte du sport, la dictature du show-business, etc.

On quitte donc Youth sur une drôle d’impression, avec la certitude de ne pas s’être ennuyé et d’avoir vécu quelques – rares – moments de cinéma, mais également avec celle d’avoir été témoin d’une boursoufflure prétentieuse et antipathique. Sorrentino aimerait bien être admiré pour sa virtuosité, mais il finit souvent par être haï pour son orgueil mal placé et sa misanthropie.

Thibaut Grégoire

 

Retrouvez cette critique sur Le Suricate Magazine

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