Critique et analyse cinématographique

« Vers l’autre rive » de Kiyoshi Kurosawa : La vie des morts

Depuis ses débuts il y a plus de trente ans, le cinéma de Kiyoshi Kurosawa a toujours été peuplé de fantômes. Qu’ils apparaissent matériellement ou qu’ils soient suggérés, qu’ils soient les fantômes des disparus ou ceux du passé, ils ont toujours été la substance même du travail du cinéaste. Dans Vers l’autre rive (Prix de la mise en scène dans la sélection Un Certain Regard, lors du dernier Festival de Cannes), les fantômes ont la même incarnation que les vivants. Ce sont des disparus qui reviennent, d’une manière presque naturelle, sans affèteries visuelles ou scénaristiques.

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Alors qu’il est mort noyé trois ans plus tôt, Yusuke réapparaît à sa femme Mizuki du jour au lendemain, comme si de rien n’était. Le doute d’une fausse mort est vite balayé puisque Yusuke explique à son épouse qu’il est bel et bien décédé ce jour là, dévoré par les crabes, et qu’il n’a pas souffert. C’est donc un esprit a priori apaisé qui convie Mizuki à le suivre sur les traces du périple qu’il a accompli depuis sa disparition. À deux, ils vont rendre visite aux personnes qui ont accueillis Yusuke dans son errance.

Dans ce faux « road movie » en épisodes à travers la campagne japonaise, les deux héros croisent vivants et morts de manière quasiment égalitaire. On s’apercevra au détour d’un plan ou d’un dialogue que tel ou tel personnage est un fantôme, mais jamais cela ne sera appuyé par un effet quelconque. Contrairement à certains des films plus clairement fantastiques de Kurosawa (Cure, Kairo) dans lesquelles les apparitions des esprits étaient justement « fantomatiques », elles sont ici totalement pures, et la notion de « fantôme » n’est d’ailleurs jamais nettement énoncée.

Car Vers l’autre rive s’apparenterait plutôt à la catégorie du mélodrame, dans lequel un couple se penche sur son passé et tente de rester uni malgré les obstacles – dont l’obstacle suprême, la mort, qui se révèle finalement ne pas en être un. Dans cette optique, on pourrait craindre que le film soit tenté de céder aux facilités et de faire du retour vers le passé une manière d’exorciser des problèmes de couples et la peur de la mort.

Mais tout est beaucoup plus subtil ici, et le voyage introspectif du couple débouchera moins sur des séances de sentimentalisme débridé que sur de véritables moments de grâce, ponctuels et isolés, qui mettent souvent en évidence des personnages extérieurs au binôme central. Ce sont ces moments qui hantent finalement le spectateur après la vision, tels des fantômes, à l’image de cette scène sublime dans laquelle une femme revoit sa sœur disparue, au son d’un air de piano.

Thibaut Grégoire

 

Retrouvez cette critique sur Le Suricate Magazine

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