Critique et analyse cinématographique

« Everest » de Baltasar Kormákur : Un sommet de sentimentalisme

Habitué depuis quelques temps à jouer les presse-boutons pour des films d’actions hollywoodiens aux qualités toutes relatives (Contrebande, 2 Guns), l’Islandais Baltasar Kormákur continue sur sa lancée américaine et se voit confier un projet de grande envergure, un film catastrophe équipé d’un casting 4 étoiles et tiré d’une histoire vraie.

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En 1997, l’écrivain, journaliste et alpiniste Jon Krakauer publie Tragédie à l’Everest (Into Thin Air: A Personal Account of the Mt. Everest Disaster), dans lequel il fait le récit d’une tragédie dont il fut le témoin direct en 1996 : la disparition de huit alpinistes dans une énorme tempête, suite à une mauvaise gestion de la logistique et des informations météorologiques. Ce sont deux expéditions distinctes, s’étant alliées pour l’occasion, qui se sont retrouvées au milieu de ce déchaînement des éléments.

Dans le présent film, les deux chefs d’expéditions sont interprétés par Jason Clarke et Jake Gyllenhaal, tandis que Josh Brolin, John Hawkes ou encore Sam Worthington incarnent d’autres alpinistes impliqués. À ce casting actif essentiellement masculin s’ajoute un casting féminin beaucoup plus passif (Robin Wright, Keira Knightley, Emily Watson) qui se contente d’attendre les maris à la maison et/ou de communiquer avec eux par talkie-walkie, de manière totalement impuissante. Bien que conforme à la réalité des faits, cet aspect très « viriliste » du film le rend quelque peu antipathique.

Il renoue en outre avec un type de cinéma que l’on croyait oublié, celui des gros films catastrophes aux castings de stars, plus emblématique des années 70-80 que des années 2000 – Airport, Earthquake, La Tour infernale. Cette configuration légèrement passéiste est néanmoins contrebalancée par une approche technicienne beaucoup plus dans l’air du temps, à savoir l’immersion totale par l’utilisation de la 3D et par un montage sonore englobant censé placer le spectateur au cœur de l’action.

Cela a toujours été le grand rêve du cinéma à grand spectacle que de mettre son public dans des conditions les plus proches possibles de la réalité afin de lui faire vivre pleinement l’action en même temps que les personnages. Cette démarche est la même depuis les balbutiements du cinématographe et le cinéma des attractions, mais ne suffit malheureusement pas à effacer une construction bancale et des personnages trop stéréotypés.

Le film a beau passer une bonne heure à installer ses protagonistes et a essayer de les rendre attachants, c’est totalement peine perdue. Il est en effet très difficile d’éprouver la moindre empathie pour ces hommes qui se sont mis dans cette situation difficile de leur propre chef. C’était un peu le même défaut que l’on pouvait trouver dans Into the Wild, également adapté d’un livre édifiant de Jon Krakauer ; les héros d’Everest tout comme celui du film de Sean Penn étaient au courant des risques qu’ils prenaient et ont voulu aller au bout de leur quête dans la seule optique du dépassement de soi. Hors le film tend à les présenter, in fine, comme des héros s’étant trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, ce qu’ils ne sont absolument pas.

Il y a en outre quelque chose d’obscène dans la manière de montrer la mort de ces hommes et dans la hiérarchisation qui semble y être à l’œuvre. En gros, plus le personnage a été développé par le scénario, plus sa mort prend de l’importance dans le récit. Cette manière de faire en dit long sur le camp que le film à choisi entre hommage factuel aux victimes et rouleau compresseur du grand spectacle.

Au final, cette ode aux hommes, aux vrais, qui défient les éléments au péril de leur vie, donne naissance une fois de plus à un cinéma hybride qui se cherche constamment entre action macho et manipulation émotionnelle. À cet égard, le film atteint son apogée sentimentaliste lors d’une scène rejouée avec moult larmes et violons, dans laquelle le chef d’expédition frigorifié et au bout de ses forces parle au téléphone avec sa femme enceinte, qui lui dit de tenir bon. Nul doute que dans ce « climax » dramaturgique, la dictature du spectacle et de la fiction a définitivement pris le pas sur la volonté de coller aux faits réels.

Thibaut Grégoire

 

Retrouvez cette critique sur Le Suricate Magazine

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