Critique et analyse cinématographique

« La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil » de Joann Sfar : Sfar se regarde filmer

Le dessinateur Joann Sfar en est à son troisième film et s’empare cette fois-ci d’un scénario qu’il n’a pas écrit. Adapté d’un roman de Sébastien Japrisot (L’Été meurtrier, Un long dimanche de fiançailles) dont Anatole Litvak avait déjà livré une version en 1970, La Dame dans l’auto… donne la possibilité à Sfar de montrer ses capacités à s’approprier un matériau de base et de s’affirmer pleinement en tant que cinéaste. Malheureusement, l’occasion est totalement manquée puisqu’il ne parvient qu’à livrer un film poseur et impersonnel que des tics de mise en scène et de montage font irrémédiablement ressembler à un spot publicitaire pour une marque de luxe.

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À la fin des années 60, une secrétaire se voit confier une belle voiture par son patron et sa femme – une ancienne amie d’enfance – afin de la ramener chez eux durant leur absence. Pris d’un soudain élan de rébellion, la jeune Dany décide de partir vers la mer avec la décapotable afin de goûter aux joies de l’oisiveté bourgeoise le temps d’un week-end. Mais sur son chemin, elle s’aperçoit assez vite que les gens semblent la reconnaître alors qu’elle emprunte cette route pour la première fois. Sombrant peu à peu dans la paranoïa, Dany se demande si elle n’est pas en train de devenir folle.

Il y a plusieurs choses qui agacent dans le film de Joann Sfar. Tout d’abord, cette manière de vouloir à tout prix faire des ruptures de ton et des inserts de montage déstructurants, comme le ferait un étudiant fou qui expérimenterait sur la forme juste après avoir découvert les films de la Nouvelle Vague. En lisant les interviews de Sfar, on se rend vite compte que celui-ci est pris d’une grande cinéphilie éclectique et sincère, et cela transparaît dans ses films, mais le gros problème est qu’il ne semble pas opérer de tri dans ce déluge d’influences et que les figures emblématiques du film noir – qui auraient dû être plus présentes ici – sont noyées dans ce maelström désorganisé d’artifices visuels en tous genres.

Le deuxième problème majeur de cette adaptation est qu’elle fait le choix très en vogue de préférer à un ancrage net et précis dans une époque la facilité de l’intemporalité qui serait, selon l’idée reçue, gage d’universalité immédiate. Si le travail sur les décors et la lumière renvoient directement à l’époque décrite dans le livre – fin des « sixties » – celle-ci n’est jamais clairement nommée, tandis que les acteurs adoptent des attitudes plutôt contemporaines. Le film aurait probablement gagné en densité à choisir son camp, c’est-à-dire soit à respecter totalement l’ambiance de l’époque du livre, soit à en faire la transposition complète dans un contexte actuel.

Enfin, le dernier souci – qui découle probablement du précédent – est que tout le sous-texte du livre sur la culpabilité de la France après la Seconde Guerre mondiale a été totalement gommée du scénario et, par association, de la mise en scène. Curieusement, Sfar continue de parler de cet aspect du roman dans la promotion du film, malgré son absence du résultat final. Cela renforce encore l’impression que le réalisateur n’a pas su insuffler dans son film toutes les idées qu’il avait, et qu’il a encore bien du mal à saisir les subtilités du langage cinématographique.

Thibaut Grégoire

 

Retrouvez cette critique sur Le Suricate Magazine

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