Critique et analyse cinématographique

« Cemetery of Splendour » d’Apichatpong Weerasethakul : Rêve éveillé et splendeurs cachées

Depuis sa Palme d’Or en 2010 pour Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, le cinéaste et vidéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul a vu malgré lui sa renommée considérablement augmenter, même auprès d’un public qui ne verra jamais aucun de ses films. Il faut dire que rarement une Palme d’Or fut autant contestée que celle-là – pourtant une des plus belles de ces dernières années –, jugée trop absconse, pas assez populaire, par des médias peu au fait du cinéma d’auteur auquel le film se rattache et par une critique généraliste qui a parfois du mal à comprendre le travail et les œuvres du cinéaste, quitte à qualifier celles-ci trop péremptoirement de rébarbatives.

Cemetery-of-Splendour-le-monde-d-Api

Sans doute pour éviter le même type de polémiques idiotes lors de son édition 2015, le Festival de Cannes a donc décidé de reléguer le nouvel opus du réalisateur dans sa compétition parallèle, Un Certain Regard, réputée pour être plus exigeante. Cemetery of Splendour est pourtant l’un des films les plus accessibles de Weerasethakul, principalement parce qu’il arbore une structure plus linéaire que les constructions dichotomiques d’autres de ces œuvres (Tropical Malady, Oncle Boonmee).

Au centre de Cemetery of Splendour se trouve Jenjira Pongpas Widner, actrice – non-professionnelle – fétiche du réalisateur. Le film est assurément une ode à cette femme qu’Apichatpong Weerasethakul admire et aime profondément. Il résulte aussi d’un dialogue continu et instinctif qui s’est établi entre eux depuis leur première collaboration en 2002 pour Blissfully Yours. Si l’on sait que le cinéaste se nourrit de ses propres songes pour composer les rêveries visuelles de ses films, Cemetery of Splendour est aussi le résultat de la mise en commun de ses rêves avec ceux de Jenjira.

Weerasethakul fait un cinéma onirique, métaphysique, et c’est ce qui le rend probablement hermétique à nombre de spectateurs professionnels ou lambda. Le présent film ne fait pas exception à la règle puisqu’il plonge son personnage principal – Jenjira, donc – dans le quotidien d’une ancienne école réaménagée en hôpital de fortune pour des soldats plongés dans un état léthargique mystérieux. Suite à l’installation d’étranges bornes de luminothérapie, destinées à les soigner et à les apaiser dans leur sommeil, les soldats se mettent à avoir régulièrement des périodes d’éveil, plus ou moins longues, durant lesquels ils reprennent vie tout à fait normalement. Durant ces plages d’éveil, Jenjira se lie d’amitié avec un des jeunes soldats, Itt. Plus tard, elle sera visitée par deux déesses, qui lui expliqueront que l’ancienne école a été construite sur les vestiges d’un temple millénaire, cimetière de rois guerriers. Le sommeil prolongé serait donc causés par ces rois qui se nourrissent de la force des soldats pour continuer à livrer leurs batailles dans l’au-delà.

Par sa dimension métaphysique et ses références à un monde souterrain invisible, Cemetery of Splendour permet une nouvelle fois à Weerasethakul de parler du passé et de le faire entrer en résonance avec le présent. Les différents degrés de réalité du film sont autant spatiaux et spirituels que temporels et les concepts scénaristiques du film – les soldats maintenus dans un état comateux, le lien invisible entre l’ancienne école et les croyances traditionnelles – renvoient à la réalité actuelle de la Thaïlande. Ce parallèle est établi en invoquant ce qui est caché, ce qui a autrefois été visible mais ne l’est plus : ce palais de mille splendeurs, cimetière de rois légendaires devenu cimetière des âmes des soldats. Dans une magnifique et longue séquence en forme de climax, Jenjira et Itt – ayant pris possession du corps d’une jeune femme medium – parcourent la forêt entourant l’école-hôpital et opposent leurs visions. Jenjira décrit donc ce que nous voyons – les arbres et la végétation – tandis que la medium/Itt montre les trésors enfouis du cimetière des rois, un palais immense et luxuriant. Ce qui est invisible prend alors toute la place dans l’imaginaire auquel fait appel cette scène, et la beauté conceptuelle devient presque visuelle, par la puissance de l’évocation.

Mais la dimension du film qui est encore la plus frappante, la plus belle et la plus réflexive, c’est l’attention qui est réservée au sommeil des soldats et la manière à la fois maternelle et ludique dont s’en occupent les femmes qui se relayent à leur chevet. Car s’il y a indéniablement de la douceur dans la manière et le style de Weerasethakul, il y a aussi beaucoup de malice et d’humour. Il est parfois difficile pour le spectateur de rire devant un film qui laisse une si grande place à la contemplation et à une dimension métaphysique. Dans notre culture occidentale, il reste encore difficile d’allier le recueillement mystique à un détachement amusé. Mais le cinéma de Weerasethakul a toujours tenté de concilier ces deux extrêmes, et c’est peut-être aussi une des raisons pour lesquelles il est parfois incompris ou jugé trop hâtivement comme étant abscons et rébarbatif. Pour en savourer les subtilités et les variations de tons, il faut incontestablement que le spectateur se laisse aller à une logique culturelle qui n’est pas forcément la sienne.

S’il décide néanmoins de se laisser prodiguer ses soins par le cinéaste-médecin qu’est Apichatpong Weerasethakul, il se retrouvera exactement dans la même position qu’occupent les soldats endormis du film, entretenu dans un état de rêve permanent et entêtant, dans un entre-deux entre visible et invisible, entre présent et passé, entre réalité et surréalité. Car la démarche du cinéaste est clairement celle-là, celle de mettre son spectateur en condition de rêve éveillé, d’hypnose méditative, et de le soigner afin qu’il parvienne à la fin de la séance dans les meilleures conditions. Dans cette optique, le visuel des lampes halogènes est autant destiné à procurer du bien-être aux spectateurs qu’aux soldats endormis. Car pour qui se destinent un film et ses images si ce n’est pour son spectateur ? Comme dans toute médecine parallèle, la méthode peut fonctionner ou pas selon le patient et son degré de réceptivité. Mais les spectateurs/patients qui auront été au bout du traitement sans y opposer trop de résistance seront irrémédiablement récompensés en bout de course et seront peut-être un peu transformé, uniquement pour leur propre bien.

Thibaut Grégoire

 

Retrouvez cette critique sur Le Suricate Magazine

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