Critique et analyse cinématographique

« Inherent Vice » de Paul Thomas Anderson : Noir psychédélique

Après deux films à l’allure classique mais aux dimensions de chefs-d’œuvre lyriques (There Will Be Blood et The Master), Paul Thomas Anderson revient à une esthétique et une structure plus proches de ses premiers films en mettant en images un roman jugé inadaptable de Thomas Pynchon. Si l’on pense presque immédiatement à Boogie Nights – deuxième film d’Anderson – à la vision d’Inherent Vice, il s’en éloigne notamment par l’absence de virtuosité trop ostentatoire.

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Il est pratiquement impossible de résumer l’intrigue d’Inherent Vice tant elle reste floue et presque illisible, même à la fin de la vision. On y suit en tout cas le détective Doc Sportello, adepte de la prise de psychotropes en tous genres – et dont l’état normal est quelque peu végétatif –, dans une enquête aux ramifications insensées, impliquant – entre autres et dans le désordre – une ex portée disparue, un musicien également aux abonnés absents, une bande de motards nazis ou encore un syndicat de dentistes à la botte des pontes du trafic de drogue international. Autant dire tout de suite que la frontière entre la réalité avérée et les délires paranoïaques du détective à l’esprit embrumé est bien mince.

Plongé dans un véritable tourbillon psychédélique et ne sachant jamais sur quel pied danser, le spectateur se débat au milieu du trop-plein narratif et visuel qui constitue la substance même du film. On ne peut qu’être déstabilisé par la stratégie d’accumulation que pratique Anderson mais, si l’on peut qualifier le film d’opaque ou de bavard, il n’en reste pas moins certain que ce qui peut a priori passer pour un défaut contribue pleinement à la singularité et la force du film. Abreuvé d’informations éparses et contradictoires, constamment dans le doute sur la véracité ou pas de ce qu’il voit et de ce qu’il entend, le spectateur se trouve dans la même situation que le personnage principal, perdu dans sa paranoïa chronique et sa lucidité toute relative.

Comme dans certains films noirs classiques (Le Grand sommeil, Le Faucon Maltais,…), l’intrigue d’Inherent Vice est tellement complexe que l’on en perd assez vite le fil, sans que cela n’ait beaucoup d’importance. Ce qui compte ici, ce sont vraiment un climat général d’inquiétude et un sentiment constant de perte de repères intrinsèques au ressenti des personnages et à l’ambiance particulière de la période transitionnelle décrite dans le film – fin des 60’s, début des 70’s –, marquée notamment par la fin du rêve hippie. Le mélange entre les clichés et conventions du film noir – femmes fatales, disparitions soudaines, complots, dialogues narratifs,… – et l’esthétique post-psychédélique de l’époque donne d’ailleurs son cachet au film.

Dans un ensemble hybride et parfois informe – des ruptures de tons constantes entre polar et comédie, une longueur qui peut rebuter, … –, ce sont finalement les acteurs qui servent de liant à cette drôle de préparation, et particulièrement le prodigieux Joaquin Phoenix, lequel propose une fois encore une composition délirante et fébrile dans le rôle de Doc Sportello. Il est comme d’habitude une œuvre à lui tout seul et est également ce que le film recèle de plus drôle, bien aidé par une galerie de seconds rôles uniformément parfaite – mentions spéciales aux excellents Josh Brolin et Katherine Waterston.

Tout comme les deux précédents opus d’Anderson, Inherent Vice n’est pas un film qui se livre facilement. Il exige un certain lâcher-prise de la part de son spectateur et n’embarque celui-ci qu’à condition qu’il oublie ses velléités de cohérence et de lisibilité. Bien qu’empruntant pas mal de conventions au genre noir, le film propose une vision unique et un ton qui lui est propre. C’est en cela qu’il se distingue du tout-venant du cinéma indépendant américain, et qu’il impose une nouvelle fois son auteur comme une voix tout à fait singulière du cinéma mondial.

Thibaut Grégoire

 

Retrouvez cette critique sur Le Suricate Magazine

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