Critique et analyse cinématographique

« Mommy » de Xavier Dolan : Réinventer les bases / Puissance instantanée

Reparti de Cannes avec un prix du jury et acclamé presque unanimement par la critique, le cinquième film de Xavier Dolan remporte l’adhésion, sans doute car il s’adresse plus aux tripes qu’à l’intellect sans pour autant verser dans le sentimentalisme.

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Situant son action dans un Canada fictif dans lequel une loi autorise les parents d’enfants à problèmes à les confier à la santé publique, Dolan s’intéresse à la relation entre Diane (Die) et son fils Steve, souffrant de troubles de l’attachement. Ce duo se transforme assez vite en trio, rejoint par Kyla, la voisine timide et bégayante. Les liens qui se tissent entre ces trois personnages prennent pour décor la petite maison de Die, et Dolan accentue cette idée d’espace réduit en filmant tout – ou presque – dans un format 1:1, donc carré.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le format carré ne réduit en rien les possibilités cinématographiques du film, ni n’enferme les personnages dans un cadre cloisonné et asphyxiant. Il permet au contraire de les suivre d’encore plus près, d’avoir l’impression de vivre à leurs côtés, dans une interaction presque intime. Ce côté interactif est encore renforcé par le parallèle instinctif et immédiat que l’on peut établir entre ce format et celui, vertical, de certaines vidéos d’amateurs visibles sur YouTube. Xavier Dolan faisant pleinement partie de la génération de l’interactivité, il a très bien compris que la forme et l’aspect de l’image peuvent établir des liens et faire écho à un inconscient collectif chez ses spectateurs.

De la même manière, le 1:1 amène aussi une reconsidération d’un format plus normalisé. Quand, dans une scène clé du film, Steve écarte l’écran avec ses mains pour arriver à un format 16/9, celui-ci est ressenti comme une respiration, même si elle ne dure pas longtemps. On regarde cette image, que l’on a pourtant l’habitude de voir, comme si elle était neuve. La manière qu’a Dolan de revisiter la normalité pour la rendre inédite surprend et émeut, peut être plus que l’association qu’il fait entre l’élargissement et la liberté, qui est beaucoup plus convenue.

Mais s’il tend en effet à réinventer les bases et à surprendre par les tours et détours de sa mise en scène, Dolan s’appuie également sur du solide, à savoir un mélodrame pur jus, qui puise ses ressources dans la mythologie et la psychanalyse. Dans son aspect général, ses changements de tons abrupts, mais aussi dans les thèmes qu’il charrie, Mommy s’affirme et s’assume totalement comme étant un mélodrame, genre qui a parfois du mal à dire son nom. Les ressorts psychanalytiques qu’il utilise relèveraient presque de la tarte à la crème – complexe d’Œdipe, identification au père décédé,… – mais ont totalement leur place dans cet élan de mélo décomplexé et constituent, une fois de plus, un appel complice à l’inconscient collectif.

Dans un tel contexte, on peut légitimement se demander si Dolan ne joue pas avec les sentiments de ses spectateurs – d’autant plus si l’on a un problème avec les films qui pratiquent le chantage émotionnel – mais la question est en réalité balayée par le scénario et la mise en scène, puisqu’il s’agit justement d’un film qui traite des émotions humaines et les sublime par des idées de cinéma. L’émotion du spectateur, elle, naît sur la longueur du film, et par le lien qui se crée entre les personnages et lui, entre le récit et lui. C’est en cela purement un film du ressenti. Par opposition à des films qui commencent à grandir une fois la vision terminée dans l’esprit des spectateurs, Mommy fait partie de la catégorie inverse, celle des films qui grandissent durant leur vision et ont atteint tout leur potentiel de puissance à la fin de celle-ci. C’est en cela un vrai film de jeune, un film du moment présent et de l’effet instantané.

Thibaut Grégoire

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