Critique et analyse cinématographique

FIFF 2014 – Interview de Thomas Salvador pour « Vincent n’a pas d’écailles »

Pour son premier long métrage, Thomas Salvador propose un univers déjà très affirmé, entre récit intime, fantastique et burlesque. Vincent n’a pas d’écailles suit un homme ordinaire doté de pouvoirs extraordinaires dès qu’il est en contact avec l’eau. Cette prémisse permet à l’acteur-réalisateur de jouer avec les conventions d’un genre très précis.

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Vous avez fait pas mal de chose en dehors du cinéma, dont de l’acrobatie. Comment mettez vous en relation votre parcours d’acrobate et la pratique du cinéma ? Est-ce que vous pensiez déjà à utiliser l’acrobatie dans des films quand vous la pratiquiez ?

Je dirais que c’est plutôt la situation inverse. C’est parce que j’ai fait plein de choses qu’elles arrivent d’elles-mêmes dans le cinéma que je fais. J’écris naturellement des films dans lesquels il y a une dimension corporelle très présente. En fait, je n’ai pas de formation d’acrobate. J’ai fait de l’acrobatie de manière sauvage, et c’est la même chose pour l’apprentissage du cinéma. Dans mes courts métrages comme dans ce long, je sais à l’écriture que je vais m’amuser sur le tournage. J’aime beaucoup les films de mouvement, depuis toujours, qu’il s’agisse des comédies musicales ou des films de kung-fu, par exemple. J’aime le fait que le corps prenne en charge une grande partie du récit.

Aviez-vous l’ambition, avec Vincent n’a pas d’écailles, de faire un film de super-héros qui soit vidé de toute grandiloquence, de toute emphase ?

Je ne me suis jamais clairement posé la question du super-héros mais c’est vrai qu’elle se pose d’elle-même, du fait que le personnage a des pouvoirs hors du commun. Ça convoque donc plein de figures qu’on connaît. Mais quand j’ai pensé le film, c’était un projet très personnel, autour de l’eau, et pas un film de super-héros « à la française ». Je ne me suis jamais posé la question de la démarcation ou du rapport à ces films-là. Je me suis vraiment fié à mon instinct et à mon envie. Maintenant, c’est certains que le rapport existe, mais il n’y a pas le côté explicatif des films de super-héros, ni de trauma originel avec l’arrivée des pouvoirs. Ça ne m’intéressait pas de faire ça, je voulais vraiment que le film soit au présent. J’avais une envie de filmer ça et ce n’est qu’après que c’est posé la question du rapport au genre.

Mais vous avez quand-même joué avec des conventions de ce genre : le personnage a une double identité, puis il y a quelque chose qui lui confère son pouvoir – l’eau – et quelque chose qui le lui enlève – une construction métallique étanche à la pluie.

Oui, à partir du moment où il tire sa force de l’eau, c’était aussi intéressant de faire des séquences où il y a un danger et pas d’eau. Ce sont des scènes où on se demande en même temps que lui d’où va venir le salut. Il y a même une séquence d’explication mais sans qu’on remonte aux origines. C’était aussi un des paris du film d’imposer ce temps présent, d’imposer des personnages sans psychologie, et que le pouvoir existe par la narration et par l’ellipse. Et en ce qui concerne la double identité, il ne l’a pas prise par choix. Il n’y a pas de vraie dichotomie comme dans Batman ou dans Superman. On sent qu’il tend à vouloir être un, à ne plus se cacher et à ne pas renoncer. Il n’y a pas de malédiction du pouvoir comme dans beaucoup de films de super-héros. Il veut juste être vivant dans ce monde, tel qu’il est.

Il y a dans le film un clin d’œil à la scène du baiser à l’envers de Spider-Man. Y avait-il d’autres références directes que vous vouliez faire ?

C’est le seul moment où j’avais vraiment en tête qu’il y avait un hommage. Je n’aime pas trop les clins d’œil qui ne valent que comme tels. C’est important pour moi que même quelqu’un qui n’a pas vu le film auquel ça se réfère apprécie la scène et ne soit pas exclu. Cette scène correspond aussi très bien au caractère de Lucie, la petite amie, qui est assez fantasque. Après, il y a aussi une scène dans laquelle Vincent fait semblant de se transformer, comme Hulk. Et il y a aussi la combinaison de plongée, qui est une sorte de tenue de super-héros, ou encore la séquence de démonstration dans la piscine. C’est une scène de révélation comme il y en a souvent dans les films de super-héros, mais ici il n’y a pas de pathos, pas de gravité.

Durant toute la première partie du film, on se dit que l’on va rester dans la quotidienneté et le déroulé d’une histoire d’amour ordinaire, avec la différence de Vincent en plus. Mais il se passe finalement un événement qui apporte de l’action et qui va accentuer le côté extraordinaire. Était-ce une nécessité d’apporter cet enjeu pour exprimer toutes les possibilités narratives et visuelles du pouvoir de Vincent ?

Oui, je voulais vraiment qu’il y ait beaucoup de mouvement et d’action. J’imaginais une poursuite dans cette région où il y a de l’eau, mais pas toujours, avec ce personnage qui est alternativement sec et mouillé, qui se mouille pour se ressourcer. J’ai toujours su que le film se terminerait par une grande poursuite. Au final, il se trouve que cette poursuite est un peu burlesque et qu’il y a tout un travail sur l’équilibre. Je ne voulais pas que ce soit sérieux et que ça ressemble à des poursuites qu’on a déjà vu. On ne sait pas faire ça en France, on n’a pas cette tradition-là, et quand on essaye de le faire c’est toujours grotesque. Je voulais donc garder le film dans un ton humoristique, sans non plus perdre l’empathie pour le personnage. Mais l’incident survient pile à la moitié du film, et j’aimais cette idée de rupture. Il se passe quelque chose de nouveau, et du coup la mise en scène s’adapte et évolue également.

Le côté burlesque que vous évoquiez était-il à la base de votre démarche, comme art du corps ?

J’adore Buster Keaton ou même Jackie Chan qui a aussi un côté burlesque. Même dans les plus mauvais Jackie Chan, il y a toujours des moments magiques de ce qu’il fait de l’espace et de son corps. Et il y a aussi une forte tradition d’acteurs-réalisateurs dans le burlesque. Ce n’est pas spécialement à cause de ça que j’aime ce type de films, mais il se trouve que les acteurs burlesques étaient souvent réalisateurs de leurs propres films. Et puis, le côté très frontal du cinéma que je fais, et le fait que le rythme vienne de l’intérieur du plan et non du montage, ça ressemble au burlesque. C’est ma manière de m’exprimer au cinéma, mais je n’ai pas une volonté consciente de faire du burlesque. C’est quelque chose qui vient naturellement.

Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre la performance physique et les effets dans les scènes d’eau et de poursuite ?

Je ne voulais pas qu’il y ait d’effets numériques dans le film. Par exemple, pour la scène où il balance une bétonnière sur une voiture, on m’a demandé pourquoi il ne lançait pas directement la voiture. Mais si j’avais fait ça on l’aurait fait en numérique et on l’aurait déjà vu mille fois, en mieux, dans des films à plus gros budget. Je suis convaincu qu’avec ces procédés-là, on perd une partie du personnage. Même quand c’est très bien fait, on sait que ce n’est pas la même matière, que ce n’est pas un seul et même plan. Je préférais qu’il porte une bétonnière, qui était fausse mais qui pesait déjà plus de cinquante kilos. C’était déjà très compliqué de mettre ça en place, d’autant plus qu’on n’a eu droit qu’à une seule prise car c’est un plan-séquence et qu’on ne pouvait pas casser plusieurs voitures pour la scène. Mais il y a un vrai impact et on voit à la manière dont je porte la bétonnière que ça a une consistance et une résistance. De la même manière, il n’y a aucun effet dans les scènes de projections dans l’eau, à part un effacement de câbles et de bottes que j’avais. Pour les plans où je saute comme un dauphin, tout s’est fait au tournage avec des systèmes de câblage et d’élastiques. Je ne prône pas l’artisanat pour l’artisanat mais le fait que j’aie aussi fait de la magie me pousse à chercher des solutions comme celles-là. J’étais convaincu qu’il fallait réduire la grandeur de l’effet pour qu’il y ait du réalisme. C’est à la fois fantastique et réaliste, parce que même quand je nage comme un dauphin, on sent l’effort et la résistance de l’eau. Et pour les scènes où le personnage saute, on a utilisé des trampolines et des bascules. La bascule permet de ne pas démarrer le plan à la coupe comme avec un trampoline. On sent dès lors que c’est un vrai saut qui part du sol. Je tenais à ce que l’on voit que c’est vraiment quelqu’un qui saute à deux mètres, sans élan.

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Dans la deuxième partie du film, quand le personnage est en fuite, il y a de longues séquences de déambulation, qui donnent une impression de repos après l’effort. C’est quelque chose que l’on ne voit pas dans les films qu’on évoquait….

C’est vrai que les super-héros ne sont jamais fatigués. Mais Vincent, quand il n’est pas mouillé, est parfaitement normal et ça lui arrive donc d’être essoufflé. Quand il se trempe, au milieu de la poursuite, on sent qu’il se régénère, qu’il souffle. Et c’est vrai qu’il y a beaucoup de moments de pause dans le film.

L’histoire d’amour est centrale dans le film. Elle se déroule du début à la fin. Est-ce que vous aviez aussi cette envie de raconter une histoire d’amour simple ?

Oui, je voulais que l’histoire d’amour soit comme un révélateur pour ce personnage très solitaire. Au début du film, il y a quelque chose d’assez chargé sur la solitude. On sent qu’il est très courtois et très discret, et la rencontre va lui permettre de partager. On ne sait pas s’il s’est déjà révélé à quelqu’un et on peut imaginer que le film est une sorte de boucle, qu’il a peut-être déjà fuit un endroit et qu’il fuira encore après. Mais c’est par le regard de l’autre qu’il peut s’accepter, car il sent quelqu’un qui ne juge pas et qui est très spontanée. La manière dont Lucie réagit est très ludique. Je n’ai justement pas voulu montrer le pathos de la réaction à quelque chose qui serait jugé comme monstrueux. Je pense que la monstruosité se situe plus dans l’effacement que Vincent adopte au début du film. L’histoire d’amour lui permet de prendre confiance et, si elle n’avait pas existé, il n’aurait peut-être pas sauvé son ami par la suite, parce qu’il aurait eu peur d’exposer sa différence.

À la fin du film, quand Vincent prend la mer à la nage pour fuir, on se prend à penser aux clandestins qui font la même chose, avec une issue souvent dramatique. Dans le cas de Vincent, on sait que son pouvoir va lui permettre de traverser sans problèmes, et cela donne une forte dimension d’espoir à ces séquences. Avez-vous aussi pensé à ça ?

Il y a un crescendo parce qu’il commence par se baigner dans des ruisseaux et dans des flaques, et qu’il finit dans la mer, pour justement rejoindre un endroit où il y a des lacs et des rivières, au Canada. Il y va avec son petit sac à dos et on imagine qu’il a peu d’argent. Cette traversée est presque moins réaliste que le reste du film car on la devine extrêmement longue, même si c’est elliptique. Mais elle est effectivement parsemée d’images de la clandestinité et de l’exil – il se réfugie sur un pétrolier, il se fait tirer par un chalutier,…. Dans son cas, l’exil a une fonction de recommencement. Quand on voit des africains monter dans des pirogues pour gagner Malte via la Lybie, c’est une autre situation. Mais j’ai bien entendu pensé à ça en tournant ces scènes. D’ailleurs, même quand il est enfermé dans la cimenterie, au cours de la poursuite, il y a l’idée de quelqu’un qui est en sursis et qui va être privé de sa liberté. À ces moment-là, il faut que le spectateur ait envie qu’il soit libre, car c’est aussi le sujet du film.

Comment s’est fait le travail d’auto-direction sur le tournage, spécialement dans les scènes où vous êtes seul ? Vous êtes-vous senti complètement libre ou avez-vous beaucoup cherché, avec votre équipe ?

J’ai l’habitude parce que je joue dans mes courts-métrage, bien que je ne me considère pas comme un comédien. Mais paradoxalement, j’ai plus de faciliter à jouer qu’à diriger. Ce film était ma première véritable expérience avec des acteurs, car dans la plupart de mes courts-métrages, le personnage est souvent très seul. Quand j’écris, je sais que je vais jouer et que le personnage va me ressembler. Donc, du coup, je joue très peu. Il n’y a pas du tout de travail ni de répétitions. D’ailleurs, ma gêne naturelle de « non-acteur » colle très bien avec celle du personnage. Je n’aurais jamais pu jouer un super-héros arrogant, comme Iron Man. Le personnage me ressemble jusque dans sa politesse. Il y a des gens qui me demandent pourquoi il est très poli, mais c’est simplement parce que je fais les choses comme ça, je ne les conçois pas autrement. Tout ça fait partie de l’identité du personnage et de la mienne. Au tournage, tout se fait de manière très naturelle, d’autant plus que j’utilise beaucoup le plan fixe. De l’intérieur, je sens quand ça va ou pas, et je suis rarement en désaccord avec les gens qui travaillent avec moi.

Comment avez-vous convaincu les comédiens ? Cela ne leur faisait-il pas un peu peur de jouer autour d’un acteur-réalisateur qui, en plus, fait de la performance physique dans le film ?

Il y a un hasard qui n’en est peut être pas un, c’est que Vimala Pons, qui joue le rôle de Lucie, est aussi artiste de cirque et que Youssef Hajdi, qui joue l’ami de Vincent, est un très bon danseur. Comme le film est très économe en paroles, il y a eu tout un travail sur l’attitude, parce que ce sont des acteurs qui ont aussi un rapport très fort au corps. Le fait que Vincent soit pratiquement de tous les plans était un parti pris de mise en scène et de point de vue. On est avec lui et on découvre les choses en même temps que lui. Quand les comédiens ont lu le scénario, ça leur a plu, et quand je leur et expliqué ma démarche, ils ont su qu’ils existeraient dans le film. Même des rôles encore plus petits ont leur moment à eux. Il y a pourtant peu de dialogues entre les personnages mais c’est par les situations qu’ils existent. J’ai aussi essayé de reproduire des moments dans lesquels on n’a pas forcément besoin de se parler pour se comprendre, comme dans la vie.

Quels sont vos projets suivants ? Allez-vous continuer à explorer les possibilités du corps à l’écran ?

J’ai plusieurs projets en tête, dans lesquels il y aura effectivement ce rapport au corps. Mais ce n’est pas une volonté calculée d’inclure une dimension corporelle dans mes films. Il se trouve que les films que j’ai envie de faire ont naturellement cette dimension-là. J’hésite encore entre deux projets. Il y en a un qui est à moitié fantastique, encore une fois, et un autre qui fera intervenir beaucoup d’acteurs. Ce sera peut-être un film noir. J’ai des images dans la tête mais il faut que je mûrisse tout ça. Je pense en tout cas que je jouerai dedans, avec des acteurs de Vincent n’a pas d’écailles aussi. J’espère tourner bientôt.

Entretien réalisé par Thibaut Grégoire au FIFF de Namur, le 6 octobre

 

Le FIFF se tient du 3 au 10 octobre, à Namur.

Plus d’infos sur le site du FIFF

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