Critique et analyse cinématographique

Quinzaine des Réalisateurs 2014 – « Queen and Country » de John Boorman

À plus de quatre-vingts ans, et vingt-sept ans après un premier opus autobiographique, John Boorman redonne de ses nouvelles et livre un film aussi classique que séduisant, grâce à un regard et un recul bienveillant sur ce qu’il se remémore en images.

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Après Hope and Glory en 1984, dans lequel il retraçait son enfance durant la seconde guerre, Boorman se penche ici sur ses années de service militaire comme instructeur, durant la guerre de Corée. La manière dont s’ouvre le film, faisant un glissement naturel entre le précédent et celui-ci, entre une époque et une autre, par un simple fondu enchaîné, puis la répétition d’un épisode de la guerre rejoué devant les yeux du héros par une équipe de tournage inscrivent l’autofiction dans un cadre pleinement cinématographique, voire réflexif. S’il reste toujours dans les lignes d’un classicisme rassurant, Boorman ne peut s’empêcher de rapprocher sa vie de tout un imaginaire cinéphile et fait dire à ses personnages des répliques mettant sans cesse ce qu’il vivent en rapport avec des films ou des pièces de théâtre.

Le film est d’ailleurs très énonciatif, et c’est surtout dans ses dialogues que passe tout l’état d’esprit de Boorman, cette volonté d’inscrire une réalité vécue par lui dans un tableau plus large, à la fois historique et mythique. Les mots et les noms prennent dès lors toute leur importance dans cette entreprise de « panthéonisation » de ses souvenirs, comme lorsque son alter ego Bill Rohan donne le nom d’Ophelia, l’amoureuse tragique d’Hamlet, à la femme qu’il convoite, avant de se rendre compte que son vrai nom est en réalité Montague, et que leur amour est, par l’énonciation même de ce nom mythique porteur de sens, impossible.

Si le film dans sa globalité prend plutôt des allures de version « soft » de M.A.S.H., emmenée par le cabotin charismatique Caleb Landry Jones, qui joue le compagnon de caserne de Rohan/Boorman, il est aussi le témoin de la libération progressive des mœurs qui s’achemina doucement vers la révolution sexuelle des années 60 – tout en restant très 50’s dans son traitement – et réserve de ce côté-là de belles scènes familiales, sur lesquelles soufflent une certaine folie contenue et un charme volatile. Le ton de comédie douce-amère que revêt le film lui permet de garder le cap jusqu’à son final forcément ouvert et la promesse de cinéma donnée par son dernier plan, dans lequel une caméra tournée vers le spectateur semble inviter celui-ci à se retourner lui aussi sur son passé et en extraire la substantifique moelle fictionnelle.

Thibaut Grégoire

 

La reprise de la Quinzaine des Réalisateurs a lieu du 20 au 26 juin à la Cinematek de Bruxelles

Plus d’infos sur le site de la Cinematek

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