Critique et analyse cinématographique

Cannes 2014 – « Deux jours, une nuit » de Jean-Pierre et Luc Dardenne

À Cannes, où il a été accueilli avec moult louanges comme le sauveur de cette édition, Deux jours, une nuit a même été présenté par certains comme le meilleur film des frères Dardenne, dans un élan presque suspect, alors que, tout en restant dans la continuité de leur travail, il est probablement le plus carré et le moins radical.

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Cédant à une mécanique de suspense qui en fait un pur film de scénario, le film décrit le week-end de Sandra (Marion Cotillard), employée d’une usine de panneaux solaires, qui est menacée de perdre son emploi si ses collègues n’acceptent pas de renoncer à leur prime. Elle a donc « deux jours et une nuit » – petit problème de titre : entre samedi matin et lundi matin, il y a bien deux jours et deux nuit, non ? – pour les convaincre un à un et modifier ainsi le vote qui aura lieu le lundi. On aura donc compris qu’il est question d’une sorte de Rosetta assagie, symbole de l’évolution du cinéma des Dardenne qui, alors qu’ils avaient fait le choix de la radicalité âpre et volontairement peu avenante dès leur troisième long métrage (La Promesse en 1996), ont peu à peu changé leur fusil d’épaule pour opérer une mutation subtile mais assurée vers un style moins direct et à visée plus grand public.

Là où Rosetta reprenait par la force et des moyens offensifs ce qui lui avait été arraché, Sandra emploie une méthode beaucoup plus diplomatique et passive, doutant d’ailleurs souvent du bien fondé de sa démarche. De là à penser que les Dardenne, en arrondissant les angles de leur cinéma, doutent également des virages esthétiques et narratifs qu’ils ont pris, il n’y a qu’un pas. D’autant plus que ces virages font parfois au détriment d’un souffle de grâce qu’ils avaient atteint avec leurs deux précédents films (Le Silence de Lorna et Le Gamin au vélo). En effet, alors que dans ceux-ci, la poésie et le lyrisme surgissait à la fin de manière inattendue, ils ont totalement disparu ici, laissant le film à un naturalisme social « light » qui semble finalement s’éloigner de leur radicalité d’antan, même si l’âpreté des relations humaines transparaît toujours derrière l’aplanissement général.

Les frères Dardenne continuent de vouloir restituer leur dignité aux travailleurs et aux modestes qu’ils suivent, mais livrent ici leur film le plus systématique. Il y a toujours une certaine beauté dans les combats individuels ou collectifs de leurs personnages, et celui de Sandra ne fait pas exception à la règle. Mais cette beauté bien réelle est également mâtinée d’un certain angélisme autour de ce personnage de martyr irréprochable, tant sa droiture morale et son empathie constante l’élèvent à un niveau quasi-surhumain et lui octroient finalement le statut de modèle. Jusqu’à présent les films des Dardenne tiraient leur grâce de la rédemption finale – parfois mystique – qu’ils accordaient à leur personnage principal. Dans Deux jours, une nuit, celui-ci est tellement immédiatement irréprochable que le morceau de bravoure finale n’est que l’apothéose d’une sorte de portrait de sainte qui, pris comme tel, peut être tout à fait recevable, mais déforce quelque peu le propos social que le film tendait à défendre.

Thibaut Grégoire

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