Critique et analyse cinématographique

« Métabolisme ou Quand le soir tombe sur Bucarest » de Corneliu Porumboiu : Hors-film

Dans le paysage global de la nouvelle vague du cinéma roumain, de plus en plus gangréné par un néo-classicisme d’auteur et un moralisme social, Corneliu Porumboiu apporte, depuis déjà trois films, un ton différent, plus réflexif et s’éloignant délibérément du cinéma « à sujet ».

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Au centre de Métabolisme se trouve la relation entre un réalisateur – Paul – et l’une des actrices du film qu’il est en train de tourner – Alina –, en dehors du plateau et des heures de travail. C’est par de longs plans, souvent fixes, et des scènes presque exclusivement dialoguées que Porumboiu rend à l’écran ces intermèdes dans un tournage auquel semble vouloir échapper Paul. Celui-ci s’attarde en effet de manière obsessionnelle sur les répétitions et la réécriture d’une scène anodine pour pouvoir étirer sa parenthèse amoureuse, tandis que sa productrice s’inquiète qu’un ulcère qu’il a caché aux assurances ne l’empêche de terminer le film.

Évidemment, si le terrain est déplacé, c’est bien le cinéma qui est au centre des conversations et des situations dans ce hors-champ du tournage. Toutes les conversations les plus badines que tient le couple semblent ramener au cinéma. Ainsi, quand ils parlent des différences entre les cuisines du monde ou les canons de beauté selon les pays, c’est toujours de cinéma dont il est question en filigranes. Dès la première scène, dans laquelle le réalisateur explique comment la longueur des pellicules a conditionné sa vision du monde, le format même des films et des outils de filmage est questionné. Le film en lui-même participe à ce questionnement par l’étirement de ses séquences, et par les positionnements de caméra – pratiquement que des plans fixes, parfois un léger pivotement panoramique.

Mais même s’il est très réflexif et théorique, le film l’est sur un mode toujours détaché, voire ironique. On voit ça dans le rapport entre Aline et Paul, toujours en décalage. Là où elle tente de trouver du sens et de la symbolique dans chaque geste qu’elle devra effectuer dans la fameuse scène, lui cherche du réalisme et de la fluidité, mais surtout le moyen de la filmer nue. La répétition du même et la réflexion sur le cinéma qui donne au film sa radicalité n’est finalement pour les personnages qu’un prétexte pour asseoir leur relation et aiguiller les rapports de domination qui la sous-tendent. Si pour lui, il s’agit surtout d’attirer l’actrice dans son lit, pour elle, l’enjeu est de gagner du temps d’écran. Elle perdra finalement la bataille en se laissant courtiser par un autre cinéaste et en avouant que la relation prendra fin avec le film. Paul peut alors reprendre le chemin du tournage, quitte à falsifier une endoscopie pour tromper les assurances.

C’est dans ce plan hors cinéma – l’endoscopie montrée comme telle en plein écran, durant plusieurs minutes – que l’on cerne pleinement l’enjeu du film et son titre. En déconstruisant le processus de création, Porumboiu finit par le mettre dans la marge et par filmer ce qui est réellement au centre du cinéma, de manière constitutive et intrinsèque, cette vie indépendante et dénuée de pensée qui à la fois le travaille et lui échappe.

Thibaut Grégoire

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