Critique et analyse cinématographique

« Noah » de Darren Aronofsky : Raconter des images

Précédé de polémiques stériles sur son respect ou non des écrits et des croyances de chacun, la vision de Darren Aronofsky d’un épisode de la Bible rentré dans l’inconscient collectif étonne par les libertés qu’elle prend avec son pesant modèle. C’est précisément cette distance, mais aussi sa puissance formelle, qui donne au film tout son intérêt.

noe-noah-09-04-2014-40-g

Noah est la première incursion d’Aronofsky – jusqu’à présent associé à un cinéma américain dit « indépendant » – dans le grand bain des blockbusters hollywoodiens. Si l’on peut souvent constater que ce type de film est le laboratoire idéal pour des faiseurs d’images qui concrétisent des délires visuels – parfois au détriment du film même –, Aronofsky l’appréhende également de cette manière mais radicalise le procédé en utilisant les effets spéciaux comme vecteur d’étrangeté et de son point de vue d’auteur.

On pourrait craindre que l’origine biblique du récit ne précipite le film dans un déluge de morale religieuse et dans la tentation d’un créationnisme déplacé. Mais l’utilisation de ces images de synthèse, délibérément artificielles, ou le recours à des procédés plus traditionnels comme l’ombre chinoise, signifient clairement que le film ne se situe pas dans une récitation littérale de la Bible. Lorsque Noé raconte à ces enfants la création du monde par Dieu, et l’apparition d’Adam et Ève, les images qui accompagnent son récit montrent qu’Aronofsky considère ce passage comme ce qu’il est, une histoire de tradition orale racontée par un père à ses enfants.

Et c’est également ainsi qu’Aronofsky semble se définir en tant que cinéaste – dans ce film-ci, tout du moins –, à savoir comme un raconteur d’histoires. Mais les histoires qu’il transmet, le cinéaste n’oublie pas de les faire passer en utilisant toutes les ressources du média qu’il utilise, et c’est donc principalement par les images que le point d’accroche se fait et qu’il captive son audience. Noah est en cela un film purement cinématographique, qui fait entièrement confiance au visuel en tant qu’outil narratif.

En dehors de cette utilisation intelligente de l’artificialité numérique comme assise de son recul d’auteur, Aronofsky se distancie de toute forme de premier degré et de déférence au sacré en incluant dans son scénario des éléments de fantasy – comme ses géants de pierre, sortes d’anges déchus en quête de rédemption – ou en y instillant une dimension critique en faisant de Noé un intégriste que la mauvaise interprétation des signes poussera à vouloir éliminer sa descendance.

Au final, même s’il opère bien un retour vers une veine mystique de son cinéma (The Fountain et même Pi), Darren Aronofsky évite de tomber dans le spiritualisme aveugle et signe un grand film visuel, basé sur un plaisir d’enfant et d’évasion – presque « geek » – de recréer toute un univers à partir de mythes existants.

Thibaut Grégoire

Publicités

2 Réponses

  1. Pingback: Sorties Cinéma – 30/04/2014 | CAMERA OBSCURA

  2. Pingback: Tops et flops de 2014 | CAMERA OBSCURA

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s