Critique et analyse cinématographique

« Nymphomaniac » de Lars Von Trier : Tout et son contraire

Se trouver devant un film dont on a tant entendu parler sans l’avoir vu est toujours une expérience délicate, surtout quand le film en question est à la fois accompagné d’une réputation sulfureuse et d’une rumeur persistante et vérifiée quant à son montage difficile. On a beaucoup entendu dire que Lars von Trier voulait une version de cinq heures et demi, comprenant des scènes de sexe non simulées, et qu’il a fini par donner son accord sur une version épurée pour la sortie en salles. Actuellement, nous n’avons certainement pas toutes les cartes en mains pour séparer le vrai du faux. Mais en attendant la version du réalisateur – qui sera montrée au prochain Festival de Berlin –, il nous faut donc nous contenter de cet objet-ci, aussi hybride soit-il.

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Si l’on peut se poser des questions quant à la manière dont le film est actuellement exploité en salles – une première partie d’une heure et demi, suivie bientôt d’une seconde de deux heure et demi –, force est tout de même de constater à la vision de l’intégralité de celui-ci qu’il est bel et bien scindé en deux, même si la fin abrupte de la première partie semble suggérer le contraire. Il y a bel et bien deux films distincts et différents : l’un plutôt agréable à regarder bien qu’assez roublard, arborant un certain charme et un humour inattendu derrière une façade de film provocateur au sujet sulfureux ; l’autre plus âpre et tortueux, tombant parfois dans ce travers de la provocation facile, mais surtout délibérément peu aimable et ambigu, voire incohérent.

Les deux parties de Nymphomaniac forment pourtant un tout narrativement bien délimité, puisque l’histoire est racontée, du début de la partie une à la fin de la partie deux, par le personnage principal, et débitée en chapitres se suivant de manière très linéaire. La rupture entre les deux films seraient dès lors une rupture de ton, un décalage entre deux visions opposées : celle du réalisateur et celle du producteur. Bien sûr, les choses sont encore une fois plus compliquées et ambivalentes que ça, tant chacun des films peut provoquer en alternance des sentiments contradictoires. D’une minute à l’autre, on peut trouver le premier film original puis roublard, comme l’on peut trouver le deuxième imprévisible puis auto-parodique. Comme souvent chez von Trier, on ne sait jamais où finit l’admiration et où commence l’agacement.

Retournons donc au début des films pour tenter de discerner ce qui intéresse et ce qui énerve. Laissée pour morte dans une ruelle obscure, Joe est recueillie par Seligman, un vieux juif amateur de lettres, à qui elle entreprend de raconter l’odyssée de sa nymphomanie pathologique, en huit chapitres. Avant d’entamer son récit, Joe prévient son auditeur que celui-ci sera moral. Au fil des chapitres, elle ne pourra effectivement pas s’empêcher de ramener ses aventures à une affaire de moralité, tandis que Seligman y verra pour sa part des analogies, de la métaphysique et de la poésie. On ne peut s’empêcher d’y voir l’ambiguïté de von Trier, sans cesse tenté par la subversion, mais qu’un subconscient catholique profondément et culturellement ancré en lui contraint à voir et à filmer toute déviance comme une perversion, et de salir tout ce qui ne serait pas « moralement noble ». Ce n’est d’ailleurs pas anodin que le seul personnage totalement extérieur aux affres sexuelles de la nymphomane soit un « homme heureux » (« selig man »), puisque c’est le seul à ne pas connaître de près la sexualité. Une fois que celle-ci l’aura corrompu, il sortira fatalement de ce bonheur.

Paradoxalement, von Trier semble, dans un premier temps, regarder son personnage principal avec bienveillance et lui trouver des excuses, jusqu’à la défendre contre elle-même. La manière qu’il a d’utiliser l’humour dans des scènes qui pourraient a priori être sordides prend même à rebrousse-poil son habituelle tendance à l’auto-flagellation expiatoire. Mais s’il parvient à tracer ce chemin inattendu jusqu’à la fin du premier film, le naturel revient néanmoins au galop dans le second.

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C’est d’ailleurs le deuxième film qui est le plus provocateur, et dans lequel il se livre à des digressions pseudo-philosophiques que l’on ne peut s’empêcher de rapprocher de son image sulfureuse et de ses propos souvent mal compris. C’est après une scène presque burlesque mais à la limite du racisme – deux hommes noirs nus se disputent la jeune femme comme un bout de viande pour savoir qui prendra quelle position – que le cinéaste se lance dans la première scène auto-justificative. Après avoir utilisé un mot jugé raciste par Seligman, Joe persiste en revendiquant le droit à la liberté d’expression. S’ensuit un débat sur l’interdiction de certains mots en démocratie, débat contradictoire entre deux personnages et deux points de vue, qui ne débouchera sur aucune prise de position mais qui attribuera le « mauvais » rôle au personnage de Joe. Plus tard, Joe et von Trier s’adonneront à une nouvelle provocation quand ils se lanceront dans un discours discutable au sujet de la pédophilie. Encore une fois, Joe défend la posture intellectuelle la plus controversable, et même si l’auteur semble se cacher derrière elle pour dire tout haut ce qu’il ne serait plus autorisé à penser en public, il n’empêche que le beau rôle est une nouvelle fois donné à Seligman, détenteur de la sagesse et du politiquement correct en toute occasion.

Mais si l’on en croît la toute dernière scène du film, Seligman est finalement ressenti par von Trier comme étant l’incarnation de l’hypocrisie bien pensante de la société, alors qu’il avait commencé par être l’inverse. On ne sait donc plus trop si von Trier s’octroie la place du sage ou du marginal, s’il se donne à être identifié à Seligman ou à Joe ni a qui il donne raison. Comme pour appuyer son absence de choix quant à la position qu’il souhaite adopter, il termine le récit de Joe par une scène assez ignoble de passage à tabac suivie d’une humiliation à base d’urine, à laquelle le spectateur assiste médusé, se demandant si le but est de punir la gent féminine ou de dénoncer la sauvagerie des hommes. Dans les deux cas, la séquence est à la limite de l’insoutenable et du nauséabond. Le film se clôt peu après, et laisse donc sur un sentiment d’hésitation entre perplexité et intérêt relatif.

Oscillant sans cesse entre un portrait honnête de femme, un film provocateur et premier degré, et un autoportrait déguisé, Nymphomaniac est à la fois l’œuvre la plus hybride et la plus emblématique de son auteur – ambitieux et inégal. Mais une chose est néanmoins certaine, il ne s’agit pas ici d’un grand film, comme l’était Melancholia, tout au plus une tentative non-aboutie.

Thibaut Grégoire

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