Critique et analyse cinématographique

« Gravity » d’Alfonso Cuarón : La loi de l’attraction

Accueilli avec moult tambours et dithyrambes, le nouveau film du mexicain Alfonso Cuarón – jusqu’à présent considéré comme un faiseur – semble avoir décroché le jackpot de la reconnaissance en alliant un « pitch » minimaliste, un casting de stars et un dispositif visuel aussi dépouillé que complexe.

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Si le scénario de Gravity tient sur un timbre poste – deux astronautes rescapés d’une pluie de débris tentent de survivre et de regagner la Terre – le grand argument du film en est précisément dérivé : comment captiver le spectateur avec un décor à la fois simple et gigantesque – le noir infini de l’espace –, deux acteurs et assez peu de dialogues, étant donné la situation et l’enjeu ? Bien que Cuarón déjoue de manière assez roublarde cette dernière donnée en organisant toute une partie de son film autour des babillages incessants du blagueur de service incarné par George Clooney, il relève surtout le défi en faisant passer au premier plan l’aspect « prouesse technique » de son exercice de style.

Lorsqu’on lit ou que l’on entend parler à propos de ce film, le terme « virtuosité » revient incessamment. Il est évident que recréer numériquement ce décor pratiquement infilmable qu’est l’espace est une prouesse en soi qui appelle toujours à l’admiration si tant est que ce soit réussi, et que faire le pari d’un film entier dans cet espèce de huis-clos sans murs ni toit amène forcément au bluff si le résultat y est. De ce strict point de vue technique, le film est incontestablement une réussite, tant il parvient à immerger son spectateur dans sa 3D hypnotique et à le faire participer à son action, comme le ferait un « ride » de parcs d’attractions. Si l’on considérait le cinéma uniquement comme un moyen de se divertir, Gravity serait sans problème le meilleur film de l’année. Et c’est là que réside le principal bémol que l’on peut lui mettre : sa virtuosité omniprésente – qui est une virtuosité technique et non pas une virtuosité de cinéaste – est constamment au service du spectacle, de la tension perpétuelle, et ne permet jamais au film d’aller au-delà de ce cinéma des attractions dont il constitue l’héritier parfait.

Ce qui est particulièrement frappant dans les diverses critiques et analyses – presque unanimement positives – du film, c’est qu’elles ne dépassent jamais son aspect visuel et ne s’attardent pas sur son sous-texte, pourtant pas si inintéressant. Au premier degré, le parcours intérieur du docteur Stone, incarnée par Sandra Bullock, peut paraître très politiquement correct – cette lutte pour sa propre survie va lui permettre de faire le deuil de sa fille, disparue accidentellement quelques années auparavant, et d’accéder à une nouvelle vie, donc en quelque sorte de renaître –, mais la manière dont il est traité visuellement peut mener à une lecture au second degré plus ludique et laissant penser qu’une certaine fantaisie n’est finalement pas totalement absente de cette grosse machine apparemment très balisée. En effet, cette course de deux astronautes tout de blanc vêtus pour gagner une base, l’image du fœtus réminiscente de 2001 : L’Odyssée de l’espace et les premier pas hésitants du rescapé sur la terre ferme peuvent allumer une lumière dans un esprit tordu, qui verra alors ce film trop sage sous un nouvel éclairage.

En dehors de ces considérations hasardeuses, cet honnête divertissement devrait donc être consommé comme tel si ses récipiendaires – public et critique – abandonnaient cette fâcheuse manie qui consiste à considérer une avancée technique comme une avancée cinématographique. Gravity est sûrement un excellent divertissement, peut être même un bon film, mais certainement pas un chef d’œuvre comme d’aucun tentent de nous le faire croire. Et cette manière de se réfugier dans un prétendu vide qualitatif de la production cinématographique actuelle pour hisser ce film à ce rang suprême revient à se mettre des œillères pour ne pas voir les vrais grands films – américains ou autres – qui ont atteint récemment nos salles. Alors que sont récemment sorties des œuvres telles que The Master, La Vie d’Adèle ou encore Promised Land, qualifier Gravity de meilleur film de l’année équivaut à privilégier l’efficacité à la grâce, ce qui devient malheureusement de plus en plus monnaie courante.

Thibaut Grégoire

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2 Réponses

  1. Pingback: Sorties Cinéma – 30/10/2013 | CAMERA OBSCURA

  2. Finalement si, c’est un chef-d’oeuvre, au moins celui du réalisateur. Et un divertissement intelligent à plus d’un titre. Je le dis avec d’autant plus d’insistance que notre critique maison a aussi émis de grosses réserves. Je dois dire de mon côté que je ne m’attendais pas à trouver dans un ‘simple’ film catastrophe une telle réponse à 2001. Et c’est probablement parce qu’il s’agit d’un simple film catastrophe que j’ai peut-être eu du mal à l’accepter.

    novembre 6, 2013 à 23:25

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