Critique et analyse cinématographique

« Prisoners » de Denis Villeneuve : Torture-porn de luxe

Grâce à Incendies, une fable lourdingue et moralisante sur le conflit au Proche-Orient qui a bien évidemment obtenu des tas de louanges et une nomination aux Oscars, le canadien Denis Villeneuve s’est vu offrir son ticket pour Hollywood et se retrouve donc à la tête de ce polar de série, sorte de pastiche non-assumé du cinéma de David Fincher, et qui se voit couvert de lauriers par tout un pan de la critique.

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Si certains tentent de faire de Villeneuve un auteur en voyant dans Prisoners des thèmes et obsessions qui lui seraient propres, il s’agit avant tout d’un film de scénario, basé sur des rebondissements dont certains fonctionnent en tant que tels, mais surtout d’une roublardise à toute épreuve. Difficile de faire plus manipulateur que cette histoire d’enlèvement de fillettes, dans laquelle un père éploré se transforme en bourreau de génie pour une noble cause.

La manipulation du spectateur – fait du scénariste plus que du réalisateur, pour le coup – intervient donc à plusieurs niveaux ; d’abord sur le sentimentalisme universel que provoque une disparition d’enfants, puis sur le sentiment grandissant et ambigu d’un besoin de justice personnelle. Si le film semble ne pas prendre position sur cette dernière problématique, il la légitime en fait sans aucune espèce d’hésitation, puisque la torture qu’exerce le père d’une des victimes sur le suspect principal est ce qui fera avancer l’intrigue et révélera des indices décisifs pour la découverte du véritable coupable.

Il est non seulement pénible de voir qu’en 2013, les sous-produits hollywoodiens utilisent les mêmes ressorts dangereusement populistes que ceux des années septante – qui mettaient en vedette, au hasard… Charles Bronson ou Chuck Norris – mais ce qui est d’autant plus effarant, c’est de constater que ces « revenge movies » se voient maintenant légitimés par un soi-disant sous-texte politique – le sempiternel traumatisme post-Irak de l’Amérique – et par des acteurs dits sérieux, en pleine course pour les Oscars.

Si Prisoners était resté dans un circuit de série B, et s’il avait été moins long d’une heure, il aurait éventuellement pu être apprécié pour ce qu’il est, à savoir un suspense distrayant. L’ennui est que la prétention « auteuriste » qui le guète et son idéologie quelque peu nauséabonde le prive de ce statut de divertissement qui lui aurait largement convenu.

Thibaut Grégoire

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