Critique et analyse cinématographique

« La fille de nulle part » de Jean-Claude Brisseau : Inspirer, expirer

Arrivant difficilement à trouver des financements pour ces films depuis quelques années, Jean-Claude Brisseau retrouve l’occasion et la joie de filmer avec un film à très petit budget, tourné dans son appartement avec une équipe réduite, et dont il partage la vedette avec son assistante réalisatrice, Virginie Legeay.

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Il y a quelque chose de touchant à voir un cinéaste de la trempe de Brisseau abandonner toute forme de mégalomanie et se réfugier dans la simplicité la plus minimaliste. La fille de nulle part est un film si modeste, si discret qu’il n’en apparaît que plus nécessaire. Il ne fait aucun doute que si Brisseau tourne ce film-là, dans ces conditions-là, c’est qu’il en éprouve le besoin le plus essentiel. Son point de départ est on ne peut plus basique : seul dans son appartement, un écrivain fait face à l’angoisse de la page blanche quand, surgie de nulle part, une jeune femme lui redonne l’inspiration et le goût de la création.

Cette prémisse de prime abord passe-partout sert donc d’impulsion à un film très personnel de la part de l’auteur de Noce blanche et des Anges exterminateurs. Mais cette dimension autofictionnelle est encore décuplée par le manque de moyen imposé à Brisseau, et qui le contraint à filmer en cocon fermé, dans son propre appartement. Par certains aspects, le film fait presque penser aux films de chambre d’Alain Cavalier, tournés pratiquement par un seul homme et s’attachant aux objets qui hantent le quotidien. Dans la manière dont le film a été conçu et pensé, on peut même établir un lien direct avec le Pater de Cavalier, duquel l’acteur Vincent Lindon est devenu petit à petit co-auteur. De la même manière, Brisseau et Legeay, respectivement réalisateur et assistante, investissent le devant de la caméra et contrôlent ainsi la création du film à plusieurs niveaux. Alors que les notions d’auteur et de paternité d’une œuvre sont parfois assez floues au cinéma, La fille de nulle part fait partie de ces films dont on sait sans le moindre doute qui l’a créé, qui en sont les auteurs.

Ce resserrement et cette confusion entre les rôles et les fonctions de chacun influent d’ailleurs sur le ton et le style du film, forcément très dépouillé dans sa direction d’acteurs. Il y a une ironie constante dans le jeu de Brisseau, qui semble démontrer à chaque plan qu’il est conscient de ne pas être acteur. Sa manière de dire les dialogues se rapproche d’ailleurs de l’idée des « modèles » mise en place par Bresson. Il est acteur dans son film par hasard et par nécessité et réduit donc au minimum les risques d’erreur en se bridant lui-même.

La nécessité et le minimalisme quasi-sauvage de La fille de nulle part lui confère une aura particulière. Tant son sujet que son exécution le hisse au statut de film réflexif sur la création et sur la manière même de faire du cinéma. Tout comme le fantastique surgit subitement sans que l’on s’y attende, le cinéma – cette passion dévorante de Brisseau – surgit à chaque coin de plan, omniprésent dans cet appartement-musée au travers des affiches, des photos d’acteurs et de la collection de VHS du cinéaste. Forcé de se filmer lui-même, chez lui, et donc dans toute sa vérité, il ne peut que parler – entre autres – de cinéma. A travers le thème éternel de la solitude du créateur – et indirectement de celle du cinéphile –, Brisseau livre son film à la fois le plus personnel et le plus universel.

Thibaut Grégoire

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