Critique et analyse cinématographique

« Le Passé » d’Asghar Farhadi : Secret de fabrication

Récompensé d’un prix d’interprétation à Cannes, pour Bérénice Béjo, le nouveau film d’Asghar Farhadi y a été perçu comme la confirmation d’un talent après le coup d’éclat d’Une séparation, Ours d’Or à Berlin et Oscar du meilleur film étranger. Mais étant donné que nous sommes face à un réalisateur qui a plus de dix ans de métier, force est quand même de constater que le présent film se situe surtout dans la continuité d’une œuvre qui place la manipulation du spectateur au centre de son arc dramatique.

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Comme dans Une séparation, l’action prend place dans une famille tourmentée par un lourd secret, lequel ne sera révélé que par strates, dans une sorte de dévoilement progressif, principalement destiné à maintenir le spectateur en haleine. Malgré le milieu intimiste où il se situe, le film est bel et bien un thriller, et en revêt donc toutes les caractéristiques et stratégies narratives.

Dans un premier temps, le spectateur est amené à s’identifier au personnage d’Ahmad, iranien qui débarque à Paris pour officialiser son divorce avec sa femme Marie, qu’il n’a plus vu depuis plusieurs années. Arrivant dans une famille qu’il ne connaît plus – dont les deux enfants de Marie, nés d’une précédente union –, il découvre peu à peu qu’un secret lourd à porter ronge Marie et son nouveau compagnon. Le spectateur prend donc la place d’un enquêteur essayant tant bien que mal de déceler le vrai du faux, dans une situation dont il ne maîtrise à la base ni les tenants ni les aboutissants.

Le choix d’avoir confié le rôle central à un personnage extérieur à l’intrigue proprement dite est judicieuse, d’autant plus que l’on peut également y reconnaître Farhadi, cet iranien venu tourner dans un pays qui n’est pas le sien, dans une langue qui n’est pas la sienne, et dont il doit petit à petit apprendre à maîtriser les subtilités. Il n’en demeure pas moins que le scénario très habile laisse transparaître, au fur et à mesure qu’il se dévoile, les rouages d’un système trop bien huilé, déjà à l’œuvre dans Une séparation. Cette habileté ressemble, avec ce film, de plus en pus à de la manipulation.

S’appuyant sur son scénario et sur l’effet captivant qu’il exerce sur le spectateur, Farhadi semble exécuter sa mise en scène de manière à ce qu’elle colle à son récit et à ses personnages, sans ne jamais rien laisser dépasser. Sa maîtrise d’écriture, parfois proche de la roublardise, l’empêche en réalité de déployer son film au-delà du carcan de son récit. Farhadi est certainement un brillant scénariste mais il est moins sûr qu’il soit un grand cinéaste.

Au-delà de ces réserves éthiques et artistiques sur un film par ailleurs assez moralisateur dans son propos, on peut également déplorer que la tentative de Farhadi de se tourner vers une autre culture se solde, par moments, par une caricature de film d’auteur français, avec les passages obligés tels que l’engueulade hystérique dans la cuisine, ou autres clichés. Quant à l’interprétation tant louée, elle reste assez inégale, l’acteur iranien Ali Mosaffa dominant largement le trio de tête par son jeu sobre et effacé, à mille lieues de la démonstration primée de Bérénice Béjo ou de la prestation crispée de Tahar Rahim.

Thibaut Grégoire

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