Critique et analyse cinématographique

« L’Écume des jours » de Michel Gondry : Œuvre en chantier

Pour cette adaptation d’un roman considéré, au choix, comme culte ou démodé, Michel Gondry a été engagé par un producteur, à la base du projet. L’Ecume des jours est donc pleinement un film de commande, pour lequel Gondry est prié de faire ce pour quoi il a été appelé, c’est-à-dire apporter son univers bricolo-poétique. Son nom apparaît ici presque comme une marque, comme un label de qualité, drainant automatiquement un public rallié à sa cause. Ceci posé, et en intégrant bien le fait qu’il s’agit aussi d’un produit, il est tout à fait réjouissant de constater que Gondry a su s’approprier la commande avec brio et l’emmener vers une direction aux antipodes de tout ce que le cinéma populaire nous propose actuellement.

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Avec sa construction en spirale, le film part de l’univers poétique et plein d’insouciance de Colin et de ses amis Chick et Nicolas, pour s’enfoncer de plus en plus dans une noirceur désespérée, de la rencontre avec Chloé à la mort de celle-ci, à cause d’un nénuphar dans le cœur. A mesure que l’univers de Colin s’assombrit, son espace se réduit. Parallèlement, le visuel du film se réduit également. Quand la fin approche, l’écran rétrécit, retrouvant le format carré – et le noir et blanc – d’antan. Puis Gondry utilise un effet optique qui réduit encore la vision, comme si l’on regardait à travers une serrure. L’image devient celle d’un film muet, accompagnant cet amenuisement de l’espace d’une régression visuelle et chronologique.

Le film est donc d’une extrême noirceur, mais c’est une noirceur insidieuse, presque perverse. En prenant son spectateur par la main pour passer de la gaieté et de la chaleur du début vers cette fin beaucoup plus sombre et mélancolique, Gondry l’emmène subrepticement sur un chemin inattendu. Par l’aspect très coloré et immédiatement sympathique de son univers bricolé, il détourne l’attention du  spectateur qui, très vite, est immergé dans une tonalité différente, sans perdre pied. Le casting « bankable » est, lui aussi, utilisé de manière judicieuse pour introduire le public dans un univers inhabituel, tout en lui donnant des repères auxquels se raccrocher. Ainsi des acteurs tels que Romain Duris – héros romantique –, Omar Sy – ami idéal –, ou encore Gad Elmaleh – doux rêveur –, sont brandis comme des effigies donnant à leurs rôles respectifs une évidence immédiate.

Ce qui est vraiment étonnant dans ce film, c’est la manière dont il semble détourner ce qui aurait pu être de gros défauts pour les transformer en qualités. Comme ce casting évident, pouvant de prime abord apparaître comme paresseux, le choix de ne pas situer l’action dans le temps et de la garder dans une atemporalité floue aurait pu aisément passer pour une facilité, mais au final cela crée une étrangeté totalement inédite. Des éléments contemporains se mêlent à ceux du passé. Le présent n’est pas gommé. Si le passé est peut-être plus visible, au travers des costumes et des décors, le cachet de l’ensemble et l’impression générale qui s’en dégage n’en est pas moins actuelle. Si le film est atemporel, il n’est en aucun cas passéiste.

Comme un enfant dans un magasin de jouets, Gondry trouve son bonheur dans le moindre petit détail, la moindre phrase à adapter. Le goût du bricolage, du jeu de mot foireux et une fausse-naïveté sont à la fois les marques du système Gondry – ce pour quoi il a été appelé – et celles du livre. Le mariage entre ces deux univers imparfaits, à la fois poétiques et naïfs, inventifs et limités, fonctionne pleinement. Gondry trouve là le terrain parfait pour s’adonner à sa fantaisie décalée, et c’est finalement lui qui sort grandi de l’aventure, plus que le roman. Dans son précédent film, The We and the I – son meilleur à ce jour –, qui se déroulait dans un bus, il avait établit une dichotomie tranchée entre l’intérieur, réglé par une mise en scène classique mais extrêmement fluide, et l’extérieur, illustré par des bricolages et gimmicks visuels en tous genres. Ici, il mêle allègrement l’expérimentation visuelle à  une mise en scène classique, mais trouve dans le récit de Vian, le carcan idéal pour ne pas trop déborder.

C’est dans une scène emblématique du film que l’on peut entrevoir une définition du cinéma de Gondry. Pour son premier vrai rendez-vous avec Chloé, Colin l’emmène aux Halles. Qui connaît un peu Paris sait que les Halles sont actuellement en travaux. Ce que la plupart des cinéastes se refuserait à filmer, à savoir un lieu en chantier, Gondry non seulement le filme, mais, en plus, l’intègre dans son récit et l’utilise même visuellement. En faisant survoler le trou des Halles – celui des années 70 – par ses personnages, il s’amuse à recréer en miniature l’idée qu’il s’en fait. C’est probablement ça qui intéresse le plus Gondry et qui sous-tend tout son cinéma : son goût pour les choses inachevées, en chantier, à l’image des bricolages dont il est friand et des rêves bizarres qu’il aime à représenter.

Thibaut Grégoire

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2 Réponses

  1. Il sera intéressant de comparer cette nouvelle adaptation de L’ÉCUME DES JOURS avec celle de Charles Belmont en 68, avec les très jeunes acteurs Marie-France Pisier, Jacques Perrin et Sami Frey. (Le DVD sort en octobre.)
    Sélection officielle au Festival de Venise 1968.
    Prévert en disait : « Belmont a gardé le coeur du roman, ce film est merveilleusement fait. En plus, c’est drôle ! »
    Renoir : « Ce film a la grâce »
    En décembre 2011 Télérama: « Une comédie solaire délicieusement surréaliste. Adapter Vian ? un tabou dont Charles Belmont est joliment venu à bout ».
    En juin 2012 Michèle Vian dans Le Monde : « C’est très joli. Charles Belmont avait compris quelque chose. Il était fidèle à l’esprit. Et la distribution est éclatante ».
    Et le Passeur critique le 24 avril 2013 : « Cette fraîcheur de ton offre au roman original la traduction à l’écran d’une fuite existentielle débordante de vie magnifiée par une bande son jazzy d’une élégance rare et d’un montage à son unisson. Élégant le film l’est tout du long dans un dégradé de nuances. »
    On peut voir photos, extraits et avis critiques sur le blog : L’oeuvre du cinéaste Charles Belmont charlesbelmont.blogspot.fr

    mai 24, 2013 à 09:25

  2. Pingback: Top 10 2013 | CAMERA OBSCURA

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