Critique et analyse cinématographique

« The We and the I » de Michel Gondry : La loi du plus fort

Considéré à tort comme un film mineur du réalisateur de La Science des rêves et d’Eternal Sunshine of the Spotless Mind, The We and the I, bien que faisant partie de la veine intimiste de Gondry, est sans aucun doute son plus grand film, celui qui dit le plus de chose sur son temps et sur son auteur.

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De prime abord, le film se présente comme un teen-movie classique, bien que prenant la forme d’un huis-clos. A la sortie des classes – et à la fin de l’année scolaire – une bande hétéroclite de jeunes prend littéralement possession d’un bus, en l’investissant des humeurs, tensions et hiérarchies qui constituent leur mode de vie en société. C’est un véritable microcosme mouvant qui est recréé là, avec, sinon des classes sociales différentes, du moins des statuts et des rôles que chacun semble assumer et tenir sans sourciller.

Tout comme le film est scindé en trois parties (The Bullies, The Chaos, The I), le bus est divisé selon les différentes strates du système créé par ces adolescents. Au fond du bus se trouve la classe autoproclamée la plus haute, les fameux « bullies », ces mâles dominants et bouffons qui règnent en maîtres sur leur petit monde. Plus on se rapproche de l’entrée du bus et plus les individualités apparaissent, l’individu suprême étant représenté par le chauffeur du bus, isolée dans sa cabine. Ça et là, des passagers lambda semblent égarés et font les frais du déferlement de passions qui a cours entre les jeunes. Pour faire simple, les seuls qui ne font pas parties d’un clan, et qui ne sont pas directement affiliés au groupe, sont des adultes.

Le groupe en tant que tel est donc à la fois décrit comme une entité dysfonctionnelle, régie par des règles qui n’en sont pas et capable des dérapages les plus déplaisants (l’humiliation publique, la mise à l’écart,…). Il est comme une bulle que se fabriquent ces ados désorientés. Il faut dire qu’ils se trouvent dans une situation d’entre-deux, et que le bus symbolise justement ce passage entre l’école et la maison, entre l’enfance et l’âge adulte, entre le « nous » et le « je ». Si le cheminement du film est bien de passer du « nous » – dominé par les « bullies » – au « je », non sans être passé par une phase de chaos, le regard qu’il pose sur ce groupe, sorte de monstre informe, reste tendre et amusé.

Le bus, donc, est un lieu instable et atemporel, véritable réceptacle d’émotions, en dehors duquel le monde n’existe pas réellement. Des informations arrivent de l’extérieur, via les portables, et des allusions à ce monde sont évidemment faites, par les souvenirs et les anecdotes racontés ça et là, mais ces digressions ne sont figurées à l’écran que par des images déformées, voire « suédées » – comme dans Soyez sympa, rembobinez – et qui apparaissent donc forcément comme irréelles, sans existence tangible. Ne compte que l’ici et le maintenant auxquels le film, pratiquement en temps réel, donne vie. Le déroulement des sous-intrigues et la durée de vie des personnages au sein du film dépendent d’ailleurs exclusivement de leur présence ou nom au sein du bus. Comme les événements peuvent s’enchaîner de manière implacable, tel ou tel personnage peut sortir du bus, et du film, à tout moment, sans qu’il soit fait grand cas de sa « disparition ». C’est la dure loi de la jungle, intégrée par les passagers du bus, et adoptée par le film.

Après « le chaos », ce moment de vie à l’état brut, au cours duquel les intervenants se sont vus éliminés du bus comme d’un jeu de téléréalité, il ne reste plus que quelques personnages. Ce sont ceux-là qui auront le droit d’accéder au « je » tant attendu. Ce sont eux qui vont enfin atteindre le statut d’individus, libérés des contraintes absurdes dictées par le groupe. Ils auront d’ailleurs, petit à petit, remonté le bus en sens inverse et se seront imperceptiblement rapprochés du chauffeur. Entre-temps, un drame sera survenu dans le monde réel et ceux qui l’auront appris auront regagné la terre ferme. Les derniers passagers sortent finalement de leur bulle et continuent à évoluer dans ce monde extérieur qui est le leur. La boucle est bouclée.

Thibaut Grégoire

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