Critique et analyse cinématographique

« Paradis : Amour » de Ulrich Seidl : L’enfer

Import Export, le précédent film d’Ulrich Seidl, était divisé en deux lignes narratives. L’une de ces deux lignes faisait transparaître un certain humanisme, bien dissimulé derrière l’horreur du spectacle de la fin de vie. L’autre partie, par contre, transpirait la misanthropie, avec son regard « scientifique » porté sur les plus basses classes de la population autrichienne. Cette dichotomie tranchée faisait du film un objet bancal, ambigu mais intéressant. Aucune ambigüité, par contre, dans le nouvel opus de Seidl : l’humanisme timide à ici laissé place à la misanthropie la plus crasse.

Image

Encore une fois, Seidl s’attache à dépeindre des comportements parmi les plus vils adoptés par l’espèce humaine. D’un côté, le tourisme sexuel, et plus particulièrement celui effectué par les « Sugar Mamas », ces femmes occidentales d’âge mûr partant en Afrique pour goûter au plaisir exotique de relations charnelles avec de jeunes éphèbes noirs. De l’autre, la manière qu’ont ces jeunes hommes d’exploiter leurs « Mamas » pour leur tirer un maximum d’argent. En dépeignant ainsi deux formes d’exploitation de l’homme par l’homme, Seidl tend à mettre les choses à plat pour éviter tout manichéisme et tout moralisme.

Pour étayer son propos, il utilise à plusieurs reprises le contrepoint, à l’image de deux séquences se répondant, au début du film. Dans la première, des singes courant le long des balcons d’un hôtel se font chasser au lance-pierre par un gardien vigilant. L’un d’entre eux parvient néanmoins jusqu’à la fenêtre de Teresa, la touriste autrichienne, qui lui donne alors une banane pour l’appâter et le prendre en photo. Mais une fois son dû récolté, le singe s’enfuie sans demander son reste. Dans la séquence suivante, de jeunes hommes africains attendent derrière un fil tendu pendant que les touristes occidentales prennent le soleil, le tout surveillé par un garde, afin que la frontière ne soit pas transgressée. Le parallèle est on ne peut plus explicite.

Les Africains sont donc traités comme des animaux par ces femmes. C’est le premier postulat de Seidl, qu’il martèle inlassablement au fil des scènes. Plus tard dans le film, Teresa dira ironiquement à l’un de ses amants passagers de ne pas la traiter comme un animal quand il la touche, puis lui expliquera comment le faire, avec la condescendance d’un adulte envers un enfant. Le rapport de domination transparaît dans chaque échange entre femmes blanches et hommes noirs, les touristes occidentaux ne pouvant apparemment pas envisager les autochtones africains autrement que comme leurs inférieurs.

Le deuxième postulat de Seidl  découle du premier. Si les africains sont traités comme des animaux, ils traitent à leur tour ces femmes comme des vaches à lait, leur tirant autant d’argent que possible. Tour à tour bourreaux et victimes, aucun des deux partis ne semble trouver grâce aux yeux de Seidl, ne serait-ce que pour une scène où poindrait autre chose qu’un rapport de force. Tous se valent et ne valent rien, c’est le point du vue – ou plutôt l’absence de point de vue – du cinéaste. Mais on peut bien chercher à tout prix la neutralité, on ne peut rien contre son héritage socio-culturel. Et Seidl a beau se placer au dessus de tous ses personnages, il n’en reste pas moins occidental. Son regard sur l’Afrique, aussi clinique soit-il, demeure donc celui d’un étranger, et donne aux comportements qu’il prête aux Africains, des relents d’ambiguïté.

Bien sûr, l’exploitation financière des Mamas par les prostitués est une réalité. Mais le tout n’est pas de savoir si ce qui est filmé reflète le réel ou pas, la question est de savoir ce qui doit être montré ou non. La volonté inébranlable de ne pas juger – tare répandue du cinéma d’auteur contemporain – conduit malheureusement le plus souvent, et ici en particulier, à livrer en pâture au spectateur des faits et des gestes non triés. Pour faire court, Seidl n’enrobe pas. Il fournit du brut au spectateur, le laissant se dépatouiller avec ce qui lui est fourgué. Ce type de méthode laisse libre cours à toutes les interprétations, y compris les plus douteuses. Car ce que les entomologistes du cinéma tels que Seidl n’ont pas compris, c’est qu’il n’est pas donné au spectateur lambda d’avoir la même grille de lecture que la leur.

Empâté dans sa démarche entomologique bornée, le film est non seulement sans point de vue, mais également cinématographiquement pauvre. Enchaînant les saynètes comme autant d’arguments de sa dissertation misanthrope, Seidl oublie de mettre en scène et se contente d’observer ses personnages comme un biologiste observe des fourmis. Ce cinéma de clinicien cynique ne peut décidément donner que ce genre de produit stérile et désespérément vide.

Thibaut Grégoire

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s