Critique et analyse cinématographique

« Twixt » de Francis Ford Coppola : L’éternel retour

Après dix ans d’absence, Francis Ford Coppola était revenu sur le devant de la scène, en 2007, avec le déroutant L’Homme sans âge. Cinq ans plus tard, il clôture une sorte de trilogie amorcée par ce film, avec le non moins étonnant Twixt, faux-film de vampire par lequel il aborde frontalement des sujets aussi variés que la mort, l’inspiration et le cinéma. Autoproduit et tourné en numérique, le film est aussi un merveilleux terrain d’expérimentation pour ce grand enfant qui continue à s’amuser avec son jouet favori.

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Dans les premières minutes du film, une voix-off démiurgique présente le décor de l’action, une petite ville de l’Amérique des laissés pour compte, dont l’attribut le plus marquant est un beffroi muni de sept cadrans, chacun de ces cadrans indiquant une heure différente. Dans cette ville à la bordure de la réalité, le temps ne semble plus avoir d’importance et est devenu totalement abstrait. En imposant cette métaphore surréaliste d’entrée de jeu, Coppola affirme déjà la nature du film, en dehors de toute linéarité et de toute vraisemblance. Il veut que son film soit aussi déboussolant que ces sept cadrans désaccordés.

Dans Twixt, le récit a finalement peu d’importance. Ce qui compte pour Coppola, c’est de livrer l’œuvre la plus personnelle et la plus sincère possible, tout en la déguisant, comme par un voile de pudeur, en film de genre esthétisant. Ce n’est donc pas tant l’histoire de Hall Baltimore, écrivain de seconde zone égaré dans une petite bourgade de province, qui compte ici. Découvrant que la ville a été, des années auparavant, le théâtre d’un massacre, et guidé en songe par une jeune victime ainsi que par Edgar Allan Poe en personne, Baltimore se met à écrire un livre de vampire tout en cherchant, au fil de ses rêves, une fin « à l’épreuve des balles » (« Bulletproof ending »). Sur cette trame providentiellement mince, Coppola se met à parler de la crise d’inspiration avec humour, et de la mort avec sincérité. Sans que ce soit réellement justifié scénaristiquement, il reconstitue même au détail près la mort tragique de son fils, dans une scène cathartique tout bonnement saisissante.

Si un terme pouvait s’appliquer le plus justement possible aux derniers films de Coppola, c’est bien celui de « sincérité ». Tout, dans Twixt, vient de Coppola, l’homme, et est transcendé par Coppola, l’artiste. A commencer par l’idée du film, provenant directement d’un rêve du cinéaste. D’une idée abstraite, celle de la jeune fille vampire lui parlant dans la nuit, Coppola tire des images et des leçons sur sa vie et son cinéma. Tout ce qu’il filme participe dès lors de cette immense auto-psychanalyse auquel il se livre. Mais quand Coppola s’examine à travers son film, il examine également son cinéma et sa cinéphilie, de manière totalement ébouriffante.

En effet, en refaisant, à septante ans passés, un film d’horreur, Coppola revient à ses origines, en tant que cinéaste. Avec des films comme Dementia 13, ou encore The Terror, il avait été dans le giron de Roger Corman, le pape de la série B d’horreur. Ce retour aux sources était une conclusion logique à la démarche amorcée avec L’homme sans âge. En tournant des films aujourd’hui, Coppola n’aspire plus qu’à une seule chose : redevenir jeune à nouveau et pouvoir tout recommencer. C’est ainsi que les films qu’il fait aujourd’hui n’ont plus grand-chose à voir avec ce qu’il a fait auparavant. Même son film d’horreur d’aujourd’hui ne ressemble en rien à ceux de l’époque «Corman ». Car pour Coppola, le cinéma semble indissociable de la vie, et redevenir jeune ne sera possible qu’avec le renouveau de son cinéma.

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Tout comme son personnage, Hall Baltimore, qui échappe à la mort par une pirouette scénaristique finale, Coppola aspire à la vie éternelle et entend déjouer la mort par la force de son cinéma. Car c’est bien de cela qu’il est question dans Twixt. Si la figure du vampire intéresse vraiment Coppola (il a tourné un Dracula, ne l’oublions pas), c’est précisément par sa nature éternelle. Copolla affirme ainsi sa croyance sans limites dans les possibilités du cinéma à se détourner de la fatalité. Twixt est un film sur la mort mais c’est aussi un film qui déjoue la mort.  C’est un véritable pied-de-nez que Coppola fait à celle-ci, par des moyens purement cinématographiques.

Son but est clair : il veut échapper à une fin inéluctable. Pour cela, quel moyen plus simple que de revenir en arrière, au début. Et Coppola de retourner aux origines du cinéma, par des techniques presque enfantines (le passage au noir et blanc, les citations du cinéma des premiers temps, etc.). Puisque la solution est simple, pourquoi faire compliqué pour y parvenir ? Ce qui peut donc apparaître de prime abord comme une représentation naïve du rêve et de la mort s’impose dès lors comme une idée pure de ce qu’est le pouvoir de l’imagination.

Twixt est un film mystérieux. Il cache bien des choses– à commencer par le sens de son titre –, mais son plus beau secret est à la source même de sa fabrication. Alors que son personnage cherche une fin imparable, le véritable secret du film est que cette fin n’existe pas, que la solution se trouve aux origines. Pour Coppola, l’art – et le cinéma, donc – est un éternel recommencement. Coppola, tel un phœnix qui renaît de ses cendres, clôture la trilogie de son retour par un film de vampires, donc sur l’éternité, en clamant d’abord haut et fort sa foi dans celle du cinéma. Un réalisateur est un vampire qui se nourrit du sang de ces prédécesseurs pour faire renaître son cinéma et prétendre à l’immortalité. Pour appuyer encore cette idée, il termine le film par une pirouette et une issue on ne peut plus ouverte, comme s’il ne pouvait pas vraiment y mettre un terme. Tout a une fin, mais le cinéma permet peut-être d’y échapper, d’éviter l’inéluctable et de vivre éternellement.

Thibaut Grégoire

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