Critique et analyse cinématographique

« Adieu Berthe » de Bruno Podalydès : La disparition

A plus de quarante ans, Armand apprend qu’il vient de perdre sa grand-mère, se rappelant par la même occasion l’existence de celle-ci. Le voici obligé, tant bien que mal, à prendre les choses en main et à mener à bien l’enterrement de sa mémé Berthe, lui qui n’arrive même pas à choisir entre sa femme et sa maîtresse Alix. A plus de quarante ans, les frères Podalydès continuent à fabriquer et à jouer dans leurs films, et prennent un plaisir non-dissimulé à mettre en scène des hommes-enfants, incapables de prendre les décisions que la société leur impose de prendre.

Dès la première séquence du film, les jalons sont posés. Le personnage d’Armand, joué par Denis Podalydès, se cache derrière un jeu, la tête dissimulée dans une boîte de magicien, tandis que son assistante et maîtresse y enfonce des sabres. Tout de suite après, ce grand enfant, qui ne se sent bien que quand il joue, apprend le décès de sa grand-mère. Submergé  par un passé jusqu’alors évanoui, le voici qu’il se met à pleurer comme un bébé.

Si Armand pleure, ce n’est pas parce qu’il est replongée dans une enfance qu’il avait oublié, mais à l’inverse, parce que cette mort inattendue le sort subitement de cette enfance qu’il n’a jamais voulu quitter. Cet enterrement qui se prépare représente une vraie responsabilité pour lui qui n’a jamais eu à en prendre, pas plus que de décisions, et qui a toujours laissé les autres choisir à sa place. Au lieu de laisser une fois de plus sa belle-mère se charger de tout, il va devoir (ou « vouloir ») prendre des initiatives, et choisir enfin, même si ce n’est qu’une pompe funèbre.

Mais l’enterrement à venir n’est qu’un déclencheur qui lui rappelle qu’il a une autre décision à prendre, bien plus importante et déterminante pour son avenir. Va-t-il choisir sa femme, Hélène, qui lui apporte paix et sécurité, ou sa maîtresse, Alix, avec laquelle il peut donner libre court à sa folie douce et à sa passion pour la magie ? Voilà pour lui un dilemme aussi cornélien que de devoir choisir entre son père et sa mère, entre deux personnes qui s’occupent de lui, qui le soignent. Car, inconsciemment ou non, l’éternel grand enfant qui aime se faire dorloter a pris pour femme une pharmacienne, et pour maîtresse une dentiste.

Armand doit faire un choix mais ne veut pas le faire, précisément car il ne sait pas ce qu’il veut. « Qu’est-ce que vouloir ? », cette question posée en cour de philo à son fils, apparaît comme étant absurde, parce qu’il la retourne dans tous les sens sans savoir quoi en faire. Si Armand ne sait pas ce qu’est vouloir, il est logique qu’il ne sache pas ce qu’il veut. Comme il ne parviendra pas à répondre à la question, il n’arrivera pas non plus à faire un choix, et s’y soustraira par un ultime jeu, un énième tour de passe-passe qui le fera tout bonnement disparaître, laissant ainsi le problème en suspens.

La seule solution au problème d’Armand réside finalement dans la seule chose qui le passionne, c’est-à-dire le jeu, la magie. Il se trouve dans une impasse et sa seule issue est tout simplement la disparition. Cette solution pourtant simple lui arrive en rêve, à la veille de l’enterrement, quand sa mémé Berthe lui apparaît sous les traits d’une enfant et lui demande de la faire disparaître, donc de la faire incinérer. Comme la grand-mère renonce à retourner à la terre, le petit fils renonce à être terre-à terre.

Avec cette nouvelle comédie faussement légère, les frères Podalydès affirment qu’il vaut mieux ne pas grandir et continuer à jouer que de devenir un homme en renonçant à ses rêves. Et cette maxime, les deux frères l’appliquent de la plus belle des manières, en continuant à jouer ensemble, à quarante ans passés, avec le plus beau jouet qui soit.

Thibaut Grégoire

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Une Réponse

  1. Denis P. ou la grâce d’un adulte/enfant qui redécouvre constamment les émotions. Beau film.

    août 24, 2012 à 05:42

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