Critique et analyse cinématographique

Interview de Jean-Charles Hue pour « La BM du Seigneur »

Jean-Charles Hue a partagé pendant sept ans le quotidien de la famille Dorkel, membres des la communauté nomade des Yéniches. Après quelques films documentaires, il livre un film fort, à la lisière entre le documentaire et la fiction, dans lequel Fred Dorkel rejoue, et revit, son éveil à la foi. Entretien avec un cinéaste hors-normes.

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Quelles ont été les prémices du projet et comment est née l’envie de faire ce film ?

Tout a commencé il y a quinze ans, quand un oncle m’a dit qu’il avait recroisé d’autres membres de notre famille, portant le nom de Dorkel. Ces gens faisaient partie de la communauté des Yéniches, mais étaient devenus complètement sédentaires. Je suis alors parti à leur recherche. Mais à l’époque, il n’y avait pas de portable, pas d’adresses mail, et retrouver des personnes éloignées était beaucoup plus compliqué qu’aujourd’hui. Je suis donc tombé sur une famille Dorkel, mais ce n’était pas la bonne. Ils n’avaient absolument aucun lien de sang avec moi. Par contre, ils m’ont accueilli à bras ouvert et m’ont pour ainsi dire adopté comme l’un des leurs. Ils me sont donc apparus peu à peu comme une famille de substitution, puisque je n’avais pas trouvé ma vraie famille. Et c’est plus ou moins comme ça qu’a démarré cette aventure.

Contrairement à vos films précédents, celui-ci intègre la fiction. Comment s’est fait le passage au jeu pour ces acteurs non-professionnels, qui rejouent, en quelque sorte, des passages de leurs vies ?

J’ai fait six courts métrages documentaires avec la famille Dorkel. Dans l’un de ces courts, Fred racontait, face à la caméra, une virée que nous avions faite tous les deux en BM. Et déjà, dans ce film, j’avais remarqué que Fred avait des aptitudes à me faire de véritables propositions de jeu. Il se comportait réellement en comédien. Sa manière de raconter cette histoire m’avait totalement convaincue, et j’étais donc sûr de lui, à cent pour cent. Par contre, j’étais beaucoup moins confiant concernant plein d’autres personnes. Le fait de mélanger ainsi la réalité et la fiction ne facilitait pas les choses et ce n’était pas du tout gagné dès le départ. Quand je filmais la réalité au jour le jour, j’étais avec une tout petite équipe, mais en faisant entrer la fiction en ligne de compte, les choses s’agrandissaient forcément. Je me suis donc légitimement posé la question de savoir si je saurais reproduire les choses que j’avais vues. Mais j’ai été très vite rassuré par ces comédiens débutants. Ils m’ont simplement dit : « Dis-nous ce qu’on doit faire et on le fait ». C’est exactement ce qui s’est passé, car ces voyageurs savent tout faire. Ils doivent être instinctifs et rapides dans tout ce qu’ils font. Pour survivre, ils doivent comprendre les situations en une fraction de seconde, et c’est ce qui leur permet notamment de comprendre très rapidement les aspects techniques d’un tournage de cinéma. Cela m’a énormément facilité la tâche, car je n’avais qu’à me coucher sur le sol de la caravane et leur dire de faire telle ou telle chose. Pour chaque scène, ils savaient quels sujets étaient abordés, ils savaient quelle tournure l’ensemble devait prendre. Evidemment, ils ne sont pas du genre à apprendre des dialogues par cœur, mais cette grande place laissée à l’improvisation a rendu le tout encore plus évident, d’une grande fluidité.

Vous avez passé de nombreuses années avec la famille Dorkel, à filmer leur quotidien ? Comment se fait un film dans ces conditions ? Est-ce que les relations humaines priment sur le travail ?

Je dirais qu’elles doivent primer, dans ce cas-ci. Mais Fred Dorkel voulait faire le film. La BM du Seigneur est le fruit de nos deux volontés réunies. Il était donc très pro sur le tournage et m’a même aidé dans la direction d’acteurs, car il connaissait certaines personnes mieux que moi. Il a vraiment fait passer le travail avant l’amitié ou la vie de voyageur. Par contre, pour certains seconds rôles, c’est sûr que la vie a parfois pris le dessus sur le tournage, mais c’est ce que je voulais, en un sens. Le plan de travail s’est un peu improvisé en fonction des présences des uns et des autres. Il a également fallu composer avec les rivalités bien réelles qui existaient entre certaines personnes. Une bagarre a éclaté sur le tournage et un acteur a dû être remplacé suite à cela. Fred a également été égorgé durant le tournage…. Tout ça pour dire que c’était réellement un étroit mélange entre documentaire et fiction, et qu’il y avait une fabrication permanente sur ce tournage. Je viens moi-même d’un cinéma très expérimental, proche de l’art contemporain, ou même du vidéo-art, où l’on n’est jamais sûr à cent pour cent de ce que l’on filme. Quelque chose prend vie sous nos yeux et nous surprend. C’est ça qui est magnifique. Je me souviens, quand j’étais plus jeune, que j’étais fasciné par les films de Werner Herzog, et plus particulièrement Aguirre ou la colère de Dieu. Dans ce film, Klaus Kinski était pratiquement le seul acteur professionnel et tout le reste s’organisait autour de lui, dans un joyeux bordel, autour de l’amour, de la haine, des événements de la vie comme ils venaient. J’ai été complètement subjugué par cette énergie propre à la vie elle-même et j’ai voulu reproduire cela. Je me suis recréé une famille, et mon cinéma s’articule autour d’elle.

Dans cette histoire très ancrée dans la réalité, il y a l’apparition progressive d’une dimension mystique, métaphysique, non seulement dans l’intrigue, mais aussi visuellement, dans la représentation de l’espace, par exemple….

J’avais un passif familial à ce niveau-là, car j’avais un grand-père qui était éclaireur durant la guerre et qui sillonnait des villages en feu. Il en ramenait des objets, sauvés des flammes, en quelque sorte. Ces objets étaient, pour lui, en état de sainteté. Cela représentait une sorte d’épiphanie dans le réel. Et donc, en étant petit, j’avais déjà entrevu cette illumination mystique comme une possibilité de vie. Plus tard, je me suis mis à aimer les peintures de Velasquez, de Goya ou de Bruegel, qui aimaient bien faire apparaître le mystique dans un contexte tout à fait normal. Dans un tableau de Velasquez, le Christ apparaît derrière une assiette, par exemple. Cette idée du mystique ancré dans le réel apparaît, au cinéma, chez Herzog, mais également plus récemment dans le Tree of Life de Terrence Malick. J’avais moi-même en tête de faire apparaître des symboles de la présence divine à travers un triptyque, représenté dans le film par le chien blanc, la voiture blanche et la lumière blanche d’un avion. Il y a l’idée d’une image flamboyante, baroque, dans le réel. Dans la peinture La chute d’Icare de Bruegel, le premier plan montre un paysan avec ses bœufs et la chute d’Icare en tant que telle n’est montrée qu’à l’arrière-plan, de façon presque anodine. J’ai articulé les choses de cette façon-là dans mon film. Je ne recherche pas le choc frontal entre le mystique et le réel mais je veux que les deux coexistent. Thérèse de Avila disait « Dieu marche entre les marmites ». J’aime bien cette idée que l’on puisse trouver Dieu dans un terrain réel. Maintenant, voir le sacré dans le réel nécessite une traduction. Dieu nous fait peut être des signes, mais ce ne sont pas non plus des signes trop évidents. Ce sont des propositions et c’est à nous de les interpréter comme il se doit.

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Vous avez un peu touché à tout, dans le domaine artistique. Est-ce de cette diversité que vous tirez l’envie de métisser les genres, comme, par exemple, importer le documentaire dans la fiction et vice versa ?

C’est vrai que j’ai toujours aimé manipuler plusieurs médiums. Je pense que ce goût me vient de mon grand-père, qui était très adroit de ses mains. Il pratiquait ce que l’on pourrait qualifier d’art modeste. J’ai toujours aimé passer du simple au sophistiqué, en matière d’art, et faire entrer l’un dans l’autre. La noblesse peut se trouver n’importe où, et l’objet le plus anodin qui soit peut acquérir une valeur énorme au contact d’un élément extérieur. Je me suis rendu compte après coup que mon film était fait de plein d’influences disparates que j’avais digérées sans parfois même m’en rendre compte. Il y a du John Ford dans le film, et on peut voir celui-ci comme un western moderne. Il y a également un côté « art et essai », plus proche du cinéma d’Herzog, qui m’est très cher. Et enfin, il y a toute l’influence de l’art plastique et de la peinture espagnole, qui m’inspire beaucoup. Je pense que c’est quelque chose qui est propre à ma génération, de faire un mixe entre tout ce que l’on aime, de s’approprier ces influences et de mettre tout cela en forme pour créer quelque chose qui nous est propre.

Quelle est, pour vous, la première ambition du film ? Faire découvrir une communauté méconnue ? Raconter une histoire sur la foi et la rédemption ? Ou est-ce encore autre chose ?

C’est une bonne question, et c’est assez difficile pour moi d’y répondre. Mais je dirais que mon ambition première, c’était de revenir à une image primitive. Pour faire ressurgir ce côté primitif en moi, j’avais besoin de passer par des gens comme ça. C’était une sorte de retour aux sources pour moi. Bien sûr, à côté de cela, il y a l’aventure humaine, et également le côté ethnographique de découvrir un peuple, des gens qui vivent différemment. La place de la croyance est également très importante dans le film, mais je parlerais plus de « croyances » au pluriel, au sens païen du terme. Je ne suis pas du tout religieux et la religion est quelque chose que j’évite. Mais la force des croyances païennes, et la recherche de Dieu et du sacré dans un arbre, une BM ou autre chose, ça, c’est quelque chose qui m’intéresse. Nous sommes dans une époque où tout le monde est devant son ordinateur portable, dans un monde lisse où plus personne n’est à la recherche d’explications. Il y a plein de choses qui me manquent, qui viennent du monde tel qu’il était durant mon enfance. Je suis en manque de gens qui croient encore en la lumière, en les forces de l’amour, de la haine et de la passion. Ils ne sont pas éteints, ni lisses, et je retrouve chez eux une rudesse tournée vers l’humain. Bien sûr, il y aune certaine animalité, une certaine dureté dans les rapports qu’ils ont entre eux, mais tout cela se termine toujours par des étreintes, des embrassades. Grâce à eux, j’ai renoué avec la vie. Je dois dire que j’ai personnellement un peu de mal avec la vie, et si je n’avais pas cela, cette force à laquelle me raccrocher, j’aurais tendance à crever sur place. Cette force vitale qu’ils me donnent me préserve, et je pense que tout le monde aurait beaucoup à apprendre de ces communautés, car ce sont des gens « vivants ».

Vous définiriez-vous comme un cinéaste « engagé », et quelle est la signification de ce terme pour vous ?

Je ne sais pas trop. On emploie trop souvent ce terme d’un point de vue social, politique, ou même religieux. C’est un terme qui est très codé, de mon point de vue. Quand on dit que l’on est engagé, cela veut dire que l’on est engagé dans quelque chose. D’une certaine manière, je suis engagé, car j’ai une position. Ma position est particulière car je suis là et, en même temps, je ne suis pas là. Je suis constamment à la lisère avec des gens qui sont également à la lisière entre le bien et le mal. Je n’ai pas une position de donneur de leçon. Je ne suis pas une sorte de Mère Teresa qui mettrait en lumière la misère et demanderait au reste de la population d’agir. Je suis aux antipodes de cela car je montre des gens qui sont dans une entente parfaite avec le milieu dans lequel ils évoluent. Quand je vois des gens de mon âge qui sont cadres supérieurs, je me dis que ce sont eux qui sont dans la merde, et certainement pas les gens de la communauté yéniche. Les voyageurs, tant qu’ils ont une caravane et un terrain, ont toujours assez pour subvenir à leurs besoins réels. Alors, oui, je suis engagé, dans le sens où je montre aux gens une réalité. Mais la question que je pose est : « Pourquoi a-t-on perdu cela ? ». Ce que j’ai envie de faire passer comme message, c’est que l’on fonce droit dans le mur et que l’on n’en tire pas de leçon. Notre société nous éloigne parfois du bonheur. Ce que j’ai vécu, personnellement, dans ces caravanes, c’était du bonheur pur. Donc, ma démarche est en fait à l’opposé de celle des personnes que l’on qualifie en général d’engagées. Je ne dis pas aux bourgeois qu’ils doivent aider les pauvres, je leur dit au contraire que ceux qu’ils considèrent comme pauvres pourraient les aider à trouver le bonheur.

Propos recueillis par Thibaut Grégoire

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