Critique et analyse cinématographique

Interview de Nadine Labaki pour « Et maintenant on va où? »

Dans le film de Nadine Labaki, entre allégorie politique et fantaisie musicale, les femmes d’un petit village libanais usent de tous les stratagèmes pour préserver la paix entre les chrétiens et les musulmans du village. Rencontre avec la réalisatrice et actrice libanaise lors de sa venue au FIFF, où son film était présenté en compétition officielle.

Quelle a été l’impulsion de départ pour ce film ?

Il y a toujours, au Liban, quelque chose qui mène les gens à prendre les armes et à s’entretuer. Encore une fois des événements politique ont conduit les gens à descendre dans la rue en l’espace de quelques heures. Face à l’absurdité de cette situation, j’ai eu envie de parler de cela du point de vue d’une mère, car j’étais enceinte à ce moment-là. J’ai donc vu les choses d’une autre manière. La genèse du film, c’est donc cette envie d’écrire en réaction à une situation absurde.

Est-ce justement cette absurdité qui vous a conduit à aborder ce sujet sous l’angle de la comédie ?

Oui, tout à fait. Je pense que l’autodérision est le meilleur moyen de parler de ces choses-là et de faire passer un message.

Comment avez-vous dosé tous les éléments qui composent le film, que ce soit la comédie, le drame ou le côté musical ?

Je pense que cet équilibre s’atteint de manière inconsciente. C’est en tout cas comme ça que je fonctionne, à l’instinct. On a écrit de manière instinctive. On a ensuite évidemment demandé des avis autour de nous, ce qui nous a peut-être permis de doser les choses.

Votre mari a composé la musique, qui est centrale dans le film puisque certains passages sont chantés. Avez-vous travaillé avec lui ?

La musique naît en général en même temps que le film. Quand j’écris avec mes coscénaristes, mon mari est là et il écoute ce que l’on dit. Il compose donc à partir de cela. Je pense que c’est la meilleure façon de travailler car la musique, dans ce film, fait vraiment partie du scénario.

Il y a dans l’agencement des scènes, et même dans celui des plans, un conflit permanent entre le rêve et la réalité….

Ce n’est pas un conflit, mais le film en lui-même est un fantasme. Cette idée d’un village qui pourrait un jour trouver une autre manière de réagir à la guerre et qui réussirait à préserver la paix, n’est en soi pas très réaliste. Le film jongle donc entre le côté réaliste du jeu des acteurs, par exemple, et le fantasme prôné notamment par les scènes musicales.

Dans le film, les femmes prennent le pouvoir de manière cachée, douce. Le film dit également des choses fortes de manière douce. Est-ce que cette manière douce caractérise bien votre démarche ?

Oui, cela fait partie de ma personnalité de dire les choses en douceur. On apprend parfois à s’autocensurer. On ne peut pas toujours dire les choses comme elles sont et il vaut parfois mieux adoucir les choses pour qu’elles passent mieux. Ça ne veut pas dire que je vais toujours procéder ainsi, mais pour le moment, c’est ma façon de faire, en effet.

Considérez-vous votre film comme féministe ?

Je ne sais pas si c’est féministe, mais cela représente en tout cas un besoin de s’exprimer en tant que femme. Je suis consciente de ma responsabilité en tant que femme et en tant que mère, dans cette société-là, au Liban. Je donne un point de vue féminin, car c’est ce que je peux et ce que je dois apporter à cette société dans laquelle je vis.

Les femmes du village, dans le film, font venir des filles de l’Est de l’Europe pour « corrompre » leurs hommes, et pour les distraire. Est-ce que c’était une manière de jouer avec les clichés qui peuvent courir sur l’Europe de l’Est et sur l’Europe en général, au sein du monde arabe ?

Il y a évidemment ce cliché-là de la fille de l’Est. Même au Liban, il y a des filles de l’Est qui viennent faire des spectacles, de danse ou autres. Les femmes du village, dans mon film, réagissent de manière désespérée et sautent sur la première idée qui leur passe par la tête pour détourner leurs maris et leurs enfants du conflit. Elles pensent donc à ces filles blondes, comme moi-même j’aurais pu amener une jolie fille blonde à mon fils pour le divertir. Cette idée leur vient de manière très instinctive. Maintenant, c’est sûr que c’est aussi une manière de mettre en lumière des clichés sur l’Europe, en réaction à ceux qui peuvent exister sur le monde arabe.

Vous montrez la télévision comme l’instrument par lequel le malheur arrive, par lequel la haine naît. Pensez-vous que les médias enveniment les choses, dans les situations de conflit ?

Parfois, oui. En tout cas, tout ce qui peut influencer, par un mouvement allant de l’extérieur vers l’intérieur peut envenimer les choses, qu’il s’agisse de l’information, de la rumeur, etc. Tout cela peut avoir des conséquences graves. Je voulais donc montrer que la paix était très difficile à entretenir, face à tout type d’influence extérieure.

Comment s’est fait le casting des comédiens ? Vous avez choisi beaucoup de comédiens non-professionnels ?

J’aime bien que le cinéma flirte avec la réalité. J’ai donc choisi des personnes que j’aime bien, dans la vie, et je leur ai demandé d’être dans le film comme ils sont dans la réalité. C’est un processus très long, très compliqué, de trouver des gens. On va un peu partout, on va filmer dans les villages, et je finis par choisir les personnes qui m’intéressent. Cela m’intéresse plus de choisir des gens pour ce qu’ils sont que de choisir des acteurs pour ce qu’ils savent faire dans leur métier.

Comment abordez-vous la direction d’acteurs, étant donné que vous êtes vous-même actrice dans le film ?

En réalité, le fait d’être actrice me facilite la tâche, car je suis avec eux. Je dirige la scène de l’intérieur. Cela me permet d’improviser, de diriger la scène dans une direction qui n’était pas prévue. Je trouve cela plus facile.

Entretien réalisé par Thibaut Grégoire

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