Critique et analyse cinématographique

Interview de Delphine et Muriel Coulin pour « 17 filles »

Inspiré d’un fait divers survenu aux Etats-Unis, 17 filles raconte comment de jeunes adolescentes décident, sous l’impulsion de l’une d’entre elles, de tomber enceintes en même temps.

D’où vous est venue l’envie d’adapter ce fait divers au cinéma ?

Delphine Coulin : Dès la lecture de cette histoire. C’était une histoire qui sortait de l’ordinaire, et on a vu dès le début que cela charriait des thèmes que nous avions déjà exploré dans nos courts métrages, comme le corps, la féminité et le temps. Et puis, la ville où ce fait divers s’est déroulé, qui est une petite bourgade dans le Massachussetts, ressemble beaucoup à la ville dans laquelle nous avons grandi, qui est Lorient, en Bretagne. C’est une petite ville au bord de l’Atlantique, qui est à la fois un port de commerce, un port de pêche et un port militaire, mais où les trois activités sont en déclin. Ça fait trente ans que l’on dit aux jeunes qu’il n’y a pas d’avenir glorieux possible à Lorient. C’est comme s’il était impossible d’imaginer quelque chose de joyeux là-bas.

Aviez-vous l’ambition de faire de la ville de Lorient un véritable décor de cinéma, afin de la réhabiliter, d’une certaine manière ?

D.C. : Pas forcément de la réhabiliter. Mais c’est en tout cas un lieu que l’on connaît par cœur et dont on sait ce qu’il produit sur l’esprit. C’est à la fois une ville très rectiligne, et dont on vous dit qu’elle n’a aucun avenir, mais il y a aussi l’horizon qui est toujours visible, et qui semble suggérer qu’un ailleurs est envisageable, que l’infini est à portée de la main. C’est cette tension-là qui nous a fait comprendre ce qui avait pu se passer dans la tête de ces jeunes filles.

Pensez-vous que ce phénomène de masse, de filles qui décident d’être enceintes en même temps, était déterminé de manière géographique et sociologique ?

D.C. : En tout cas, je pense que si ça s’était passé dans une grande ville, comme New York, ça ne se serait pas passé de la même manière. Mais par contre je ne pense pas que ce soit une question de milieu social. D’ailleurs, dans le fait divers réel comme dans le film, les milieux étaient assez variés.

Muriel Coulin : Les milieux sociaux n’étaient pas déterminants, pour nous. Ce qui faisait la différence, c’était cette vie étriquée. Ces adolescentes voulaient une vie plus exaltante. Quand j’étais moi-même adolescente, j’entendais toujours la même phrase : « C’est bouché ! ». Quand on entend cela à longueur de temps et qu’on est enfermé dans une petite ville,, dans des petites rues, avec des petites gens, on n’a qu’une envie, c’est de partir. Mais quand on est adolescente, on ne part pas si facilement. C’est pour ça que, dans la scène de fête, nous avons pris une chanson de la comédie musicale Hair, qui dit « Je n’ai pas d’argent, je n’ai pas de maisons, mais j’ai mon corps. ». Evidemment, ça fait à la fois référence aux années 70 et à l’esclavage, mais ça avait également du sens dans le contexte du film.

Vous parliez de votre envie immédiate d’adapter ce fait divers. Comment avez-vous abordé cette question de l’adaptation d’un fait réel ? Vous êtes-vous imposé des contraintes, par rapport à cela ?

D.C. : Non, assez peu, car on s’est très peu reposé sur les vrais faits. C’est le « pitch », comme on dit joliment en franglais, qui nous a intéressé. Mais les personnages sont tous inventés. Il y avait très peu de détails disponibles sur les vrais protagonistes. Et puis, l’angle d’attaque par lequel était vue cette histoire, aux Etats-Unis, était très différent de celui que l’on peut avoir en France, car, ce qui les intéressait le plus là-bas c’était le débat autour de la virginité, qui n’a vraiment pas lieu d’être ici, et encore moins pour nous. On est donc parti du postulat de base et on a tout inventé.

Le personnage de Louise Grinberg, qui tombe enceinte la première, est-elle une sorte de leader qui pousse les autres filles à l’imiter ou est-ce plus compliqué que ça ?

D.C. : Je dirais que c’est aussi compliqué que ça. (Rires) Ce qui nous intéressait dans ce fait divers, c’était l’envie d’une utopie collective, chez les jeunes. Et, comme souvent, quand il y a un projet comme celui-là, qui est presque politique, il y a un leader, quelqu’un qui pense un peu plus que les autres. Il y a donc des suiveuses, mais il y a aussi quelqu’un qui a réfléchi sur le monde actuel, qui se dit que ce n’est pas possible de se satisfaire d’un sort aussi médiocre et qui ne veut pas s’y résigner. Cette personne qui se met à rêver entraîne ensuite les autres dans sa quête. Il y a cela dans toute utopie. Et c’est encore plus vrai chez les adolescents, où il y aura toujours quelqu’un qui se détachera et qui prendra l’ascendant sur les autres.

Avez-vous voulu jouer avec les codes du « teen movie » ?

D.C. : Non, nos références étaient plus des films traitant de l’adolescence mais qui ne sont pas forcément des « teen movies », comme Virgin Suicides de Sofia Coppola ou Naissance des pieuvres de Céline Sciamma. Ces films-là abordent l’adolescence mais ne regardent pas les ados de haut. Il y a un côté caricatural dans les « teen movies », qui nous déplaisait. Ce que l’on recherchait était plus du côté de la mélancolie. On voulait atteindre quelque chose de plus douceâtre, et peut-être aussi de plus tragique. Le ton des « teen movies » est souvent plus proche de la comédie….

M.C. : On a aussi accordé une grande place au côté documentaire et au silence. Il y a très peu de place pour le silence et pour l’observation dans les « teen movies », qui sont plus centrée sur l’action en tant que telle.

Vous faites dans le film, un parallèle entre la démarche des 17 filles et l’arrivée en masse des coccinelles à Lorient. Était-ce une manière poétique d’aborder les mouvements de foules ?

D.C. : Oui, et c’était aussi une manière d’intégrer le documentaire dans le film. Il se trouve que, le premier jour du tournage, il y a eu une invasion de coccinelles à Lorient, ce qui n’était jamais arrivé depuis notre naissance. Nous avons tout de suite vu le parallèle entre cet événement inattendu et le sujet du film. Cette invasion de coccinelles et l’invasion de filles enceintes avaient en commun d’être à la fois complètement réelles et complètement fantastiques. Intégrer cela au film s’est donc imposé à nous dès la première coccinelle.

Que pensez-vous que les filles voulaient démontrer par leur action ?

D.C. : Il y mille explications possibles et nous ne voulions pas en privilégier une en particulier. Il y a évidemment l’envie de ne plus être seule, l’envie de donner du sens à sa vie, le fait d’imiter les copines, l’envie de se créer une famille quand on n’est pas bien entouré, l’envie de changer sa vie de manière radicale, ….. Toutes ces raisons sont valables et varient d’une fille à l’autre. On ne saura jamais ce qui s’est passé dans leurs têtes, et c’est bien ça qui nous intéressait.

Vous disiez que le problème était abordé différemment aux Etats-Unis, par rapport à chez nous. Quel discours pensez-vous que le film adopte vis-à-vis de la situation qu’il décrit ?

M.C. : Je crois que l’on n’a pas vraiment de discours ou de morale à donner sur le sujet. Mais ce qui est à peu près sûr, c’est que quand on a lu le fait divers et quand on arrive à la fin du film, on se rend compte que le geste de ces filles est un acte désespéré. Le projet collectif qu’elles avaient, à cet âge-là, est forcément voué à l’échec. Le film le dit très clairement, et j’imagine que les adolescentes, en voyant le film, n’auront pas envie de se faire faire un bébé dans la minute. (Rires) Et c’est à souhaiter, d’ailleurs. Mais on ne voulait pas non plus faire un film didactique….

Y avait-il un aspect féministe dans la démarche des filles, et dans le film ?

D.C. : Oui, pour moi, ces filles sont clairement les héritières des grandes féministes….

M.C. : Mais je ne pense pas que ça soit conscient.

D.C. : Dans notre film, ça l’est, en tout cas. Elles ont envie de tout, tout de suite, et choisissent le moment où elles auront un enfant. Dans les années 70, ce choix était destiné à repousser ce moment le plus tard possible. Ici, elles font le choix inverse. Elles décident de donner ce sens-là à leur vie d’abord, et de continuer leurs études ensuite. Mais elles ont envie de choisir et de se réapproprier leur propre corps. En cela, elles sont les petites-filles des féministes. Ce qu’il y a, c’est que le monde a changé, depuis les années 70. A l’époque, on pouvait croire à autre chose. On pouvait mettre de côté un projet d’enfant pour se consacrer à des idées politiques, par exemple, et y revenir un peu plus tard. Ce que le film dit, c’est qu’aujourd’hui, on ne propose pas grand-chose aux jeunes gens, comme perspective un peu plus large que de faire de bonnes études, avoir un métier qui rapporte de l’argent et avoir une belle voiture. C’est un peu à courte vue et, quand on a 17 ans, on ne se satisfait pas de ça. On aspire à quelque chose de plus grand.

Comment s’est fait le choix des jeunes comédiennes et comment avez-vous travaillé avec elles ?

M.C. : On a vu 600 filles en tout, sur une période de 9 mois. Certaines d’entre elles avaient déjà un peu travaillé comme comédiennes : Louise Grinberg dans Entre les murs, Roxanne Duran dans Le ruban blanc, Esther Garrel dans L’Apollonide, et Solène Rigot dans La permission de minuit. Et pour le reste, ce sont des filles que nous avons « castées » dans les cours de théâtre, dans la rue, etc. Il fallait à la fois les choisir individuellement, qu’elles soient bonnes actrices et qu’elles conviennent aux rôles, mais il fallait aussi qu’on puisse les différencier les unes des autres et qu’elles forment un groupe cohérent. Il fallait qu’on croît à leur amitié, à leur cohésion. On les a donc fait travailler ensemble, notamment avec un coach. On a aussi fait beaucoup d’expression corporelle, pour que leurs gestes entre elles atteignent une certaine fluidité naturelle. On a également quasiment vécu avec elles. On a fait plein d’activités ensemble, et du coup cette alchimie s’est faite sous notre direction, mais on a senti dès le départ que la mayonnaise allait prendre et que l’esprit de groupe était bel et bien présent.

Entretien réalisé par Thibaut Grégoire

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