Critique et analyse cinématographique

« Sport de filles » de Patricia Mazuy

Dans une scène d’introduction pré-générique, Sport de filles présente son héroïne, Gracieuse, sur son terrain de prédilection. Dans un manège de chevaux, acheteurs et vendeurs sont là, parlent de tout et de rien et comparent les bêtes. Au milieu de tout cela, Gracieuse plane. Elle ne voit que sa jument, la caresse, la convoite. Filmée en légère contre-plongée, Gracieuse domine. A l’inverse, le cheval est filmé de haut et de près, du point de vue de l’homme qui calque sur lui un désir de domination. Puis, la machine s’enraye. Dès qu’elle a le dos tourné, Gracieuse se fait voler son cheval par un acheteur plus généreux, et la jeune femme douce se transforme en furie, en bête indomptable qui rue dans les brancards. Après une séance d’éructations et d’insultes incontrôlées, la musique rock de John Cale retentit et le titre apparaît : Sport de filles. Tout est dit, il va y avoir du sport !

Cette scène inaugurale, au-delà de l’installation du personnage principal, est en réalité le déclencheur du récit. C’est à cause de cette déception (presque amoureuse) que Gracieuse accepte un travail ingrat et mal payé dans un haras tenu par Joséphine de Silène, femme acariâtre qui exploite le talent et la renommée de l’entraîneur allemand Franz Mann. Cette plongée au cœur d’un temple dévoué au culte des bêtes révèle en définitive des guerres intestines et subtiles, propre à l’humain. Au centre d’une trinité de femmes dominatrices, la marâtre Joséphine, la fille sèche et obsessionnelle, et une amante américaine bien décidée à se l’approprier, Franz Mann (l’excellent Bruno Ganz) se laisse happer par ces forces qui le dépasse et exerce son métier sans passion. Le dompteur est dompté de longue date.

Film sur les rapports de domination entre hommes et femmes, Sport de filles utilise finalement le domptage des chevaux comme parallèle à son véritable sujet. En abordant les rapports dominants-dominés entre les classes, mais surtout entre les sexes, le film de Patricia Mazuy se rapproche des meilleurs films de Claude Chabrol, tout en ouvrant ce théâtre de la bourgeoisie à un plein air qui lui reste directement associé. Les mesquineries de chambre se muent alors parfois en véritables coups de gueules tonitruants. Quand la classe dominante sort de ses appartements, elle oublie d’où elle vient, et se met à se comporter comme les bêtes qu’elle entend maîtriser.

En développant de concert la tentative de domptage par Gracieuse d’un cheval qui lui a tapé dans l’œil et la libération progressive de l’homme maté par ses trois femmes-propriétaires, le film se risque dans des chemins sinueux qui l’éloigne d’une linéarité qui fut parfois la limite des films de Chabrol, et s’achemine vers une troisième piste : le domptage de Gracieuse, cheval-fou lâché dans la nature dès les première minutes du film. Les caresses et le désir des hommes pour les chevaux résonnent alors avec de réels désirs sexuels, d’humains entre eux, qui restent malgré tout corsetés, bridés.

Dans sa dernière partie, Sport de filles va au bout de son sujet et de ses trois pistes narratives : le cheval est maté, l’homme se libère de l’emprise de ses dominatrices, et l’indomptable Gracieuse trouve enfin le maître idéal, après avoir été mal domptée et mal traitée par un autre dans un premier temps. Il est alors bon de se rappeler que le film est l’œuvre d’une cinéaste femme, profondément  « rock and roll », donc à mille lieux d’un discours misogyne que l’on pourrait hâtivement lui prêter. Les rapports humains, de quelque nature soient-ils sont indéniablement cruels et bestiaux. C’est ce que Mazuy défend, et ce n’est en aucun cas une affaire d’éthique ou d’idéologie.

Thibaut Grégoire

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